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L'Europe des lettres

europedeslettres1.jpgL'Europe des lettres
Réseau épistolaire et construction de l'espace européen

Marie-Claire Hoock-Demarle

Albin Michel, coll. « L'évolution de l'humanité », 2008

(Par Françoise Genevray)

« Aujourd'hui, j'écris à la moitié du monde... »
(Gottfried W. Rabener)

Mobilité libre ou contrainte, circulation des personnes et des idées, des nouvelles, des savoirs et des initiatives sont les mots-clés de ce travail captivant qui vise à déceler l'émergence de l'Europe au travers des correspondances qui la sillonnent. La période étudiée embrasse un dix-neuvième siècle élargi (1789-1914) ponctué de plusieurs temps forts, comme la décennie autour de 1800 ou l'intervalle entre Sedan et Verdun. Parmi les chronotopes privilégiés pour dresser la géographie épistolaire de l'époque figurent des itinéraires de voyage et quelques lieux fixes, sièges d'une intense vie intellectuelle ou réservoirs de nouveautés socio-politiques : Paris, théâtre d'une Révolution qui invite à révolutionner aussi l'écriture chargée de capter une actualité imprévisible ; Coppet au bord du Léman, « centre de sociabilité, de résistance politique et de réflexion intellectuelle », où Mme de Staël tient sous l'Empire, selon Stendhal, «les états généraux de l'opinion européenne » ; le Berlin des années 1815-1830, d'où Rahel Levin-Varnhagen correspond avec son amie Pauline Wiesel qui ne cesse d'aller d'un pays à l'autre ; Paris encore, où Heine se fixe en 1831 afin, écrit-il, de « voir les gens et le monde et collectionner des matériaux pour un livre qui doit être européen » ; Londres, où Malwida von Meysenbug ayant fui Hambourg s'entretient par lettres (1849-1858) avec des quarante-huitards défaits, contraints comme elle à émigrer (le couple Kinkel), ou avec des patriotes en exil (Mazzini)...

Ce sont là quelque noms seulement parmi beaucoup, certains illustres, d'autres moins connus, parfois tirés de l'oubli ou simplement de publications en langue allemande par M.-C. Hoock-Demarle. Celle-ci réussit à montrer que l'écriture, voire la diffusion de lettres privées (qu'on publie après les avoir arrangées pour leur donner une fonction journalistique ou une forme littéraire – relation de voyage, mémoires) finissent par former un réseau étendu, informel mais tenace, qui déstructure l'espace politique officiel et crée l'ébauche d'une opinion publique européenne. La notion même d'opinion publique, ici mise en lien avec les pratiques épistolaires, est d'ailleurs problématisée sous les plumes de l'Anglais Georg Forster séjournant à Paris (1794), de F. Schlegel écrivant à Mme de Staël (1806), de F. Schelling s'adressant à A.W. Schlegel (1807).

Le livre invite à rencontrer divers personnages étonnants et des indiviualités remarquables : G. Forster, qui amorce une réflexion aigüe sur l'art et la manière de témoigner par lettre de l'Histoire en marche ; Charles de Villers, correspondant de Mme de Staël dont il préface De L'Allemagne, qui rêve d'un « perfectionnement réciproque » des nations ; Georg Weerth, négociant d'envergure internationale, ami de F. Engels, publiciste passionné par la modernité technico-commerciale et par les questions sociales ; Pauline Wiesel l'intrépide, qui assume avec philosophie sa mobilité aventureuse. Les analyses riches et subtiles de M.-C. Hoock-Demarle confèrent une exemplarité convaincante à ces itinéraires biographiques, appréhendés par le filtre de leurs incidences épistolaires. Car les lettres superposent tout un maillage intellectuel et affectif aux partages nationaux et autres limites officielles. L'ampleur de la documentation, la multiplicité des corpus et le traitement - tantôt suivi, tantôt kaléidoscopique - qui leur est alloué auraient d'ailleurs mérité la confection d'un index, pour faciliter la consultation d'un ouvrage qui fera référence.

Comment qualifier cette Europe dont la définition reste introuvable et les contours imprécis, mais qui ne ne se réduit pas à une juxtaposition de peuples ? Le substrat commun est-il d'ordre géographique, historique, culturel, religieux, civilisationnel ? Une chose paraît sûre : l'Europe après 1800 existe, du moins en termes de réseaux et de constellations, pour les penseurs, les savants, les artistes, les curieux, et aussi pour des hommes d'affaires et des acteurs politiques. Même si la représentation qu'ils en ont varie selon les centres d'intérêt et selon les moments, car la fin du siècle marque un repli généralisé sur les entités nationales. Leurs lettres manifestent cette conscience d'un élargissement de l'aire dévolue aux activités de l'esprit, aux productions de l'art et de l'industrie, à des commerces matériels et intellectuels qui gagnent de surcroît en rapidité.

europedeslettres3.jpgSur un continent déchiré par les rivalités entre principautés, nations et empires, l'Europe des lettres désigne donc une « diaspora des esprits » ou une «communauté à venir », puzzle d'autant moins fixe et ordonné que l'aire considérée subit tout au long du siècle de profonds bouleversements : révolutions et répressions, guerres étrangères, occupations militaires et remaniements supranationaux déplacent les hommes et les frontières. Aux mouvements de troupes et aux persécutions des opposants répondent les déménagements forcés, les exils temporaires ou durables, les itinérances hasardeuses. Tout cela complique les destinées individuelles, mais leur ouvre aussi des horizons féconds, riches de possibilités neuves. Même si correspondre reste onéreux et difficile (entraves matérielles et censure des courriers sont le lot ordinaire, qu'illustrent maints détails concrets), les déplacements physiques se doublent d'une intense circulation épistolaire.
Reflets directs et vecteurs des échanges induits par cette mobilité, les lettres sont aussi étudiées par M.-C. Hoock-Demarle comme opérateurs des évolutions en cours. Ici s'offre un matériau encore peu exploité sous cet angle, puisqu'aux fonctions courantes de l'épistolaire s'ajoutent celles qu'inspirent les contingences : écho des gazettes quand la missive envoyée de Paris résume ou traduit les lois et décrets révolutionnaires ; chronique de la face cachée du commerce du livre (Julius Campe) ou de l'extension d'un empire journalistique franco-allemand (Johann Friedrich Cotta) ; esquisse d'une comparaison raisonnée des peuples et de leurs cultures ; recherche anxieuse d'une position pacifiste (S. Zweig, R. Rolland, Annette Kolb) quand les propagandes nationalistes réveillent les menaces de guerre. Écrire l'Europe, n'est-ce pas un peu la faire ? Un chapitre spécial concerne les épistolières, chez qui correspondre « à la croisée du public et du privé » esquisse des formes de sociabilité féminine pionnières ou transgressives.

L'Europe n'a pas pour autant l'extension attendue aujourd'hui de ce terme. Son périmètre reste continental : l'Angleterre n'en fait pas vraiment partie - Londres excepté, au titre de métropole hypermoderne. L'Italie, l'Espagne ou Bruxelles manquent au tableau, sauf de manière incidente, de même que les contrées situées à l'Est de Vienne. Ces absences tiennent d'une part aux perceptions de l'époque, d'autre part aux choix faits par M.-C. Hoock-Demarle, spécialiste de littérature germanique. Le livre mériterait donc plus résolument son titre, comme l'admet l'introduction, s'il accordait davantage de place à quelques épistoliers nommés en passant : l'économiste suisse Sismondi, la féministe anglaise Mary Wollstonecraft venue à Paris voir de près les suites de 1789, Mazzini et ses camarades de la « jeune Italie », le démocrate russe Herzen, qui s'installe à Paris (1847), à Nice, à Londres (1852), à Genève... Le centre focal de l'ouvrage est donc bien le monde germanique, relayé par l'espace culurel franco-allemand ; toutefois « l'Europe dans la tête » (chapitre 7) se construit aussi à partir du Nouveau Monde, au travers des 280 millions de lettres (!) envoyées d'Amérique en Allemagne entre 1820 et 1914 par des migrants issus du vieux continent. Il fallait donc faire un tri, fût-ce au prix de quelque arbitraire, dans une masse considérable, et l'auteur justifie toujours le choix délicat des corpus retenus pour leur caractère représentatif. Les lettres citées ont aussi leur intérêt intrinsèque, car elles fourmillent de remarques qui brillent par leur pertinence, par la vivacité des émotions et la fraîcheur des situations : G. Lichtenberg bondissant de joie quand il reçoit un courrier, F. Schlegel bannissant rudement l'Angleterre de son horizon, l'éditrice Friderike Unger marchandant ses honoraires au distingué W. Schlegel, etc. offrent de vrais morceaux d'anthologie.

Entre cosmopolitisme universaliste à la manière dèja classique de Goethe, réciprocité culturelle (« ne pas dénationaliser, mais se prêter mutuellement des lumières », propose Mme de Staël) et internationalisme pacifiste, l'Europe des lettres au XIXe siècle se présente comme un lieu de coopérations multipolaires, lancées d'un bout à l'autre du continent et même hors de ses limites. Non pour annuler ses différences internes, mais pour surmonter ses divisions. Que notre époque soit directement redevable de cette prise de conscience d'une unité en (difficile) gestation ne fait aucun doute.

http://www.albin-michel.fr/

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