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Rien de plus

edleve3.jpgSuicide
Édouard Levé
P.O.L., 2008

(par Nicolas Cavaillès)

 

Texte remis à l’éditeur peu avant que l’auteur ne mette fin à ses jours, Suicide est, par-delà son titre imposant, aussi terrible qu’ambitieux, le roman à la deuxième personne d’un homme revenant sur le suicide d’un ami, jeune homme ténébreux, solitaire, partout étranger, austère et rigoureux, rêveur impitoyable, intelligent et fragile, ne goûtant que le retrait. D’une plume soucieuse et blafarde, Édouard Levé recompose la somme d’une vie dans une accumulation de vérités, de sensations et de sentiments qui furent ceux du suicidé, ou de ceux qui l’ont connu, avant ou après sa mort. Son écriture blanche, lestée de tout artifice de quelque ton que ce soit (« En art, retirer c’est parfaire »), et baignée d’indifférence, offre un texte assurément éprouvant, faisant feu d’un bois fort ambigu – celui de l’amour de la possibilité de mourir.

Il est dur, sinon impossible, de ne pas lire ce texte à la froide lumière de la mort de son auteur, de même que le narrateur, dans le livre, relit toute la vie de son ami à partir de sa mort, à la lumière de son suicide. Cela dit, s’il fallait en chercher, on trouverait plus de motifs éventuels à la mort de l’écrivain dans ses autres œuvres (notamment dans son très déprimant Journal, ou dans sa mise à mort de l’art, par renoncement, dans Œuvres) que dans ce texte qui puise dans le suicide matière à réconciliation, non pas avec la vie, ni même avec la mort (qui garde tout son mystère), mais avec l’existence, précisément pour sa part de mystère, d’inconnu (thème baudelairien qui parcourt tout le roman). L’effroyable banalité de la vie, dont il s’agit ici de rendre compte, aura tout de même été dépassée, peut-être transcendée, ou disons mise en relief, par la fin tragique de l’ami du narrateur ; pour la première et unique fois, il se sera passé quelque chose, à partir de quoi récupérer le reste, d’un point de vue esthétique plus rare, post-mortem.

edleve1.jpgL’effroyable banalité de la vie sous-tend ce portrait fragmenté, cette plongée simple et honnête dans les affres du suicide, doucement secouée par des vagues de mélancolie qui ont tôt fait de se retirer. Même le beau scandale que constitue le suicide de ce jeune petit-bourgeois lassé de plaisirs trop fades est tendancieusement ravalé dans l’expérience humaine commune – suicide lambda d’un être humain lambda, vivant une vie dans laquelle beaucoup se retrouverait, même ceux qui se veulent salutairement étrangers au drame d’une conscience radicalement solitaire, suicidaire par simple fatalité. Après une excellente première cinquantaine de pages, l’écriture d’Édouard Levé se fait légèrement moins inspirée, moins décisive, dans les menus récits d’un voyage à Bordeaux, d’expériences sous anti-dépresseurs et autres mésaventures physiologiques, ou d’une ultime soirée joyeuse entre amis. Mais de belles interrogations, de beaux regrets ponctuent ce portrait intime et dense, concentré, homogène, gorgé de petits riens riches de sens (plus que d’importance).

En creux, un éloge de la solitude se dessine, faisant fi de l’ennui, de l’amertume, voire de la tragédie d’une mort choisie. La solitude comme seule véritable expérience du monde, comme échappatoire à l’obligation sociale de participation et de bonheur : à plusieurs reprises le héros apparaît comme un homme du possible, plutôt que du réalisé, du désir plutôt que du plaisir, refusant de se perdre dans la vie intersubjective, dans l’impasse aliénante et décevante du réel. Cette solitude, et la pensée apaisante de la mort, jouent un peu ici le rôle dévolu au sexe dans l’œuvre d’un Houellebecq, la comparaison semblant autorisée par des prémisses communes qui ont nom l’indifférence, l’individualisme, la lassitude, et une lucidité certaine concernant l’absurdité de l’existence. Mais ces intenses compensations n’atténuent que peu la profonde tristesse dans laquelle gît ce court roman, où, comme dans les maigres tercets qui le terminent, tout semble désespérément sans surprise, à la lisière entre le cliché et l’aphorisme, entre le dogme philosophique et la loi scientifique, avec en filigrane l’impression partout sensible d’une douloureuse réduction métaphysique : telle est notre existence... « et ce n’est que cela ».

 

http://www.pol-editeur.fr/

 

 

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