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Mort naturelle et sagesse indienne

jharrison3.jpgRetour en terre
Jim Harrison

traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
Christian Bourgois, 2008

 

(par Nicolas Cavaillès)


Tel Tolstoï pour La Mort d’Ivan Ilitch, il a fallu à Jim Harrison une certaine maturité (une bonne dizaine de très bons romans) pour approcher le thème de la mort et s’aventurer dans ces contrées éprouvantes, insupportables si l’on se garde de sombrer dans le mélo-dramatique. Son dernier ouvrage, Retour en terre, s’inscrit d’emblée sur le fil de cette corde raide, précisément pour raconter les déboires d’une famille confrontée à la mort précoce du pater, Donald, métis Indien-Finnois atteint d’une sclérose en plaques : comment mourir, comment vivre avec un mourant, comment survivre à un mort – il faut une certaine expérience à la fois de la vie et de la littérature pour servir en romancier cette manne universelle et délicate, souvent traitée, très souvent maltraitée. Puisant dans la spiritualité indienne, et armé comme toujours de son extraordinaire verve truculente et humaniste, Jim Harrison traverse avec justesse et sensibilité la forêt sombre et sauvage de la mort et du deuil, poursuivant par ailleurs l’immense fresque de l’Amérique dont son œuvre chante les drames distendus et les menus répits.

Retour en terre commence avec l’intense récit fait par le mourant dans ses derniers jours, récit consacré avant tout à transcrire la mémoire de la dynastie familiale, racontant à l’usage des plus jeunes les vies rocambolesques des aînés. Puis, selon sa valeureuse structure de prédilection, Jim Harrison passe la plume à d’autres personnages, croisant les points de vue sur la mort par suicide du héros, sur sa mise en terre selon un rite indien, et sur les différents gouffres émotionnels dans lesquels les survivants tâchent ensuite de ne pas tomber. Simplicité narrative et discursive, profondeur spéculative : ici comme dans les autres livres de Jim Harrison le salut vient par une écriture gorgée d’expériences, de bon sens, de sincérité et de désir, si bien que le lourd canevas initial ne donne que plus d’éclat, d’élégance et de poésie à cette œuvre de sollicitude jouissive. Constats et interrogations existentielles sont incrustés dans la pâte épaisse et chaleureuse de la réalité, décrite dans ses détails les plus suggestifs – à l’instar des errances et des tourments des différentes âmes au sein de l’épopée familiale dont on recueille les traumatismes et les victoires sur la fatalité.

 

Alliant les vertus d’un romancier russe, d’un anthropologue européen, et d’un poète américain, Jim Harrison ouvre son roman à une passionnante géographie humaine, dans une perspective continentale verticale (du Canada au Mexique) qui recadre les Etats-Unis dans toute leur trouble complexité originelle, sur fond de génocide indien et de contrées délaissées (loin des riches villes fermées des côtes Est et Ouest). Cow-boys et Indiens, universitaires et trappeurs, jeunes droguées et vieux alcooliques se partagent le lourd héritage d’une vie à laquelle il faut beaucoup passer et pardonner. Le motif du refuge devient alors décisif. De même qu’il faut trouver refuge, au sein de l’Amérique, face à une civilisation immense et sans âme, née de l’injustice faite aux Indiens et vivant d’une injustice socio-économique cyniquement entretenue, de même, il s’agit de trouver un refuge au sein du cauchemar funèbre de l’existence – que ce refuge soit une grande maison en forêt, un amour d’enfance, ou au moins les plaisirs immédiats de la sexualité et de la gastronomie, dont on sait bien quel grand cas Jim Harrison fait, humble et reconnaissant bon vivant.

http://www.christianbourgois-editeur.fr/

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