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Que la force...

lleborgne3.jpgJe suis ta nuit
Loïc Le Borgne

Intervista 2008 (collection 15-20)

 

 (par Catherine Gentile)

 

 

Loïc Le Borgne, écrivain journaliste, s’est fait connaître en littérature avec sa trilogie publiée chez Mango, dans la collection Autres mondes : Le Cycle d’Eden. Destiné aux adolescents, ce Space opera entraîne les lecteurs dans un voyage à la fois poétique et très animé, en compagnie de la jeune Marine et de ses compagnons embarqués à la recherche d’un mythique Monde bleu. L'auteur revient aujourd’hui en force avec un roman fantastique d’une rare intensité, dans lequel il explore les terreurs de l’enfance.
Le narrateur, un homme de 37 ans, n’a rien oublié de son enfance à Duarraz, petit village breton proche de Rennes, de ses amis disparus, des heures noires vécues avec eux, et surtout du Bonhomme noir qui a hanté leurs jours et leurs nuits. Pour un temps seulement, cela s’était estompé, bulle de répit illusoire, mais voilà que cela revient aujourd’hui, alors que son fils, Tristan, dix-sept ans, veut se rendre seul à l’enterrement de son amie, parce que l’on ne peut pas lutter contre le temps, on ne peut pas effacer.

Alors, pour libérer ce qu’il a enfoui, pour dire l’indicible, il va écrire, écrire pour son fils, écrire pour lui aussi et pour sa femme, Marie, morte deux ans plus tôt : « Je vais écrire ces jours enfuis, Une histoire de peur et de néant, mais aussi de rires et de lumière. » Il raconte l’année de ses onze ans, c’était en 1980, pas tout à fait le Moyen-Age mais presque, dit-il. Une époque où il n’y avait pas de consoles, pas d’ordinateurs dans toutes les maisons, pas de TGV ni de téléphones portables. Une époque cependant où les gosses avaient des héros venus de la Guerre des Etoiles ou du pays du Soleil levant : Luke Skywalker le Jedi magnifique, ou bien Actarus, le pilote de Goldorak !

 

Tout commence le dimanche de Pâques, un jour qui aurait dû être joyeux et festif. Mais ce dimanche marque la première fissure dans l'insouciance et le cocon de l'enfance. Les cloches qui arrivent sont noires et menaçantes. La menace se précise dans les semaines qui suivent et la petite bande d'amis, Maël, Mélanie, Francis-Emmanuel, Sébastien, Karl, le narrateur et son jeune frère Alric, va vivre d'étranges moments, être confrontée à des situations très angoissantes, découvrir la mort et le mal : un cadavre mutilé le long d'un wagon désaffecté, des corbeaux inquiétants, un doberman tueur, une église investie par le mal, une femme noyée dans la rivière... Et puis il y a aussi les crises d'hystérie qui frappent les gens ordinaires sans prévenir, qui se manifestent par les yeux dont le blanc devient noir, et qui les transforment en créatures incontrôlables, l'invasion des scarabées, les corps qui volent et se désarticulent ... Et surtout, l'étrange silhouette au long manteau noir, coiffée d'un chapeau haut-de-forme, qui hante les village et les alentours, que les enfants croisent sur leur chemin, ce Bonhomme noir, ce croquemitaine silencieux et omniprésent ! Que veut-il ? Que cherche-t-il ? Qui ? Est-ce le mal absolu ? Pourquoi Maël, le garçon récemment arrivé à Duarraz, dont la vie passée comporte une zone d'ombre, serait-il au centre du drame ?

 

Ce récit terrifiant, mené avec une parfaite maîtrise, nous entraîne dans un endroit paisible et sans histoire, où le noir et l'inexplicable font irruption, englué par une horreur sur laquelle il est difficile de mettre un nom, dont on ne comprend pas la cause. Les héros sont des enfants, à la vie très ordinaire, qui se retrouvent plongés dans quelque chose qui les dépasse mais qu'ils affrontent avec inconscience, courage, peur, détermination, tout cela à la fois, en trouvant du réconfort dans ce qui les unit et dans les jeux où ils convoquent leurs héros invincibles. Malgré la menace qui pèse sur eux, ils trouvent encore l'énergie de jouer, de transformer leurs vélos en fringants coursiers et leurs bouts de bois en sabres laser. C'est aussi ce qui fait leur force et leur permet de survivre.

 

L'écriture de Loïc le Borgne est efficace, souvent musicale, très rythmée, toujours au service du récit dans lequel on s'engouffre en retenant son souffle. Sa grande force réside dans ce qu'il parvient à restituer de l'enfance, avec des notations très précises, souvent nostalgiques, sur l'atmosphère des années quatre-vingts, sur la capacité à vivre ce qui n'est pas vivable, sur la manière dont on peut surmonter une telle épreuve, sur les protections que l'on met en place et sur toutes les fêlures qui accompagnent tout au long de la vie.
Avec Je suis ta nuit, Loïc Le Borgne rejoint les maîtres américains du genre, on pense bien évidemment au Ça, de Stephen King, entre autres. Ce qui est une excellente filiation.
Loïc Le Borgne a dû être un Jedi quand il avait onze ans, et la Force est toujours avec lui ! Chapeau !

 

http://www.editionsintervista.com/

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