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Le dernier des punks

cpaviot3.jpgCassé (Kurt Cobain)
Christophe Paviot

Naïve, 2008

 

(par Blandine Longre)

 

 

« J’ai pas choisi mais la douleur est ma seule vérité. »

S’inspirant d’une figure musicale culte tout en la faisant autre, lui conférant une humanité que le personnage public n’aura jamais acquise à nos yeux d’individus (fans ou non) lambdas, Cassé (Kurt Cobain) se présente comme un objet romanesque nécessairement hybride, entre fausse autobiographie sur le mode du renversement et vrai roman hommage ; un parcours éclair, chaotique et poignant, de ceux qui prennent par surprise et broient tout sur leur passage, en particulier les cadres conventionnels de ce que nous entendons habituellement par « fiction ».

 

Aussi, il serait vain de chercher à démêler le vrai du faux, de croire qu’on trouvera dans ce récit abrupt des éclairages et des données biographiques exacts (hormis la discographie, fidèle à la réalité – même si les morceaux mentionnés ne font l’objet que d’enregistrements amateurs au cours du roman) ou de s’imaginer que la figure de Cobain peut se réduire à ce que le personnage Cobain nous dit de lui.

Il faut y voir un roman, qui met en scène une figure certes culte mais pourtant malléable à l’envi tant son parcours douloureux reste nimbé de zones d’ombres. Le Kurt de Paviot, pétri de paradoxes assumés, enragé, grinçant et amer, très lucide malgré les drogues qu’il ingurgite (mais de là provient peut-être sa capacité à s’auto-analyser ou à observer avec clarté son environnement immédiat), n’est donc pas nécessairement celui que l’on a cru connaître par le biais de ses musiques ou des médias qui n’ont cessé de broder sur son « destin » – il est celui-ci mais aussi un autre, et ce dédoublement déplace les frontières entre réel et fictionnel, perturbe nos horizons d’attente et engendre un vertige pour qui ose plonger dans cette trajectoire dont on connaît d’avance la chute…

 

La trajectoire d’un jeune homme à vif, solitaire, à qui la vie et la musique n’ont plus rien à offrir quand il meurt seul, quasi paisiblement, après qu’il s’est épuisé à faire connaître/entendre ses chansons, en pure perte ; après que nul n’a daigné prêter l’oreille et que son ancien batteur accède à une notoriété que lui n’obtiendra jamais. Et pourtant, au départ, il y croit, et cette certitude est l’unique filament qui le rattache encore à l’existence et le contraint à persévérer, à mettre toute son énergie dans ses morceaux : « avec Nirvana, on va tout cramer, les buildings d’acier et de verre on va te les foutre par terre (…) On va tout saccager avec notre musique. », assène-t-il. Ce leitmotiv, au cœur du roman, en amène d’autres, qui dévoilent les contradictions d’un personnage contenant en substance, et ce dès le début, des germes d’autodestruction qui vont s’intensifiant au fil des échecs – les refus ou le silence des maisons de disques, les concerts ratés, quand les fantasmes de gloire se délitent et qu’il ne reste plus que quelques mélodies à fredonner et l’anéantissement un rêve avorté, qui a pour nom Nirvana.

 

Le besoin viscéral de reconnaissance, l’évidence qu’un public les attend sans en être encore conscient, que leur musique est bonne, tout simplement… tout cela l’obsède, le ronge et nourrit aussi sa rage et sa déchéance – le tout conjugué à une énergie dévastatrice, une obstination qui lui fait ressasser le succès et l’hypocrisie de ceux qui se « font signer » (« y a rien dans leur musique de daube, juste une poignée d’accords et des kilowatts de copinage. J’en ai ras de ces tocards qui salivent au cul des labels. Ils font quoi d’autre à part sucer dans les soirées, nouer des contacts élaborés, renverser du champ’ sur des godasses en s’excusant de jouer du pseudo-garage-punk ? (…) leur fierté ils se la rangent où, dans le décolleté de leur cul ? »). Face à eux, le narrateur ne cesse de revendiquer une pureté sans compromis – à l’image de sa musique – qui définit leur démarche : « Et si y a seulement un truc de sûr, c’est que nos K7 de démos, nous, on les enverra par la poste, comme on l’a toujours fait. » Une authenticité qui n’a rien à voir avec le mouvement « grunge » tel qu’il a été (très vite) récupéré… avant même l’arrivée de Nirvana (les vrais) : « Quand je pense qu’il y a un marsouin qui a inventé la notion de musique « grunge », je pourrais le tuer », dit Kurt, s’en prenant violemment aux majors, aux rock critics, et à la société consumériste dans sa globalité, revendiquant sa crasse, sa misère sexuelle et sa condition de rebut, clamant sa haine envers "la société des belles gueules et des petits culs, (...) tous ces crétins inspirés par la maîtrise de leur corps, les pubs et les produits de beauté." ; et on se dit alors que là se situe peut-être la chance de ce Cobain de fiction : celle de ne pas avoir été, justement, récupéré, d’avoir vécu dans l’ombre de ses fantasmes et dans sa vérité, jusqu’au bout. Cette tentative fictionnelle, chargée d’ellipses et de blancs, tranches d’une vie vouée à l’obscurité, loin du showbiz, évoque en creux tout ce que Nirvana aurait pu rester – l’une de ces petites formations musicales qui s’escriment à jouer, inventer et composer et que personne n’entendra jamais, confrontées à la surdité (et à l’avidité) des maisons de disques.

 

Dans ce monologue brutal, logorrhée débridée et oralisée qu’on aimerait voir s’arrêter moins vite, où la juxtaposition des dialogues et du récit, sans délimitations, crée une palpable impression d’urgence et de proximité, on retrouve l’énergie féroce qui se déploie dans la musique de Nirvana, de Smells like teen spirit à Rape me, alliée à une implacable désespérance – en particulier lors des épisodes consacrés aux concerts et enregistrements, où les mots du musicien épousent ses sensations. Un récit maîtrisé, jouissif, qui se dirige inéluctablement vers ce à quoi on s’attendait – car le compteur tourne (ou la jauge, plutôt, dont l’aiguille ne cesse d’avancer en tête de chaque chapitre) et que résonne en sourdine le douloureux No Future des punks et de tous les laissés pour compte : « On n’a pas peur, on est des crevards, le pouvoir appartient à ceux qui n’ont rien… »

 

 

 

Du même auteur
Missiles. Et souvenirs cardiaques - Le Serpent à Plumes, 2002

 

http://www.christophepaviot.com/

http://www.naive.fr/style_livres.htm

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