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À chacun son secret…

vdurand3.jpgCes gens-là
Virgile Durand

Plon, 2008

 

Entretien avec l'auteur à la suite de cet article.

 

(par B. Longre)

 

Ces gens-là, premier roman de Virgile Durand, retrace plusieurs parcours d’existence plus ou moins liés, sur plusieurs générations ; un entrelacs d’histoires impeccablement échafaudé, dont il est bien difficile de s’extirper tant on se laisse porter par une écriture volontairement sobre et par les personnages qui se voient attribuer chacun un long chapitre : Jens, d’abord, jeune soldat de l’armée allemande, qui a subi une terrible mutilation quand il était enfant, un secret qu’il confiera pourtant à Simon, l’un des prisonniers dont il a la charge… La guerre terminée, Simon s’installe avec Louise, qui a connu les mêmes épreuves et privations que lui.

Louise hésite à faire venir à Paris sa fille Manon, restée en Lorraine et confiée à sa mère et à son beau-père gendarme – lui-même très amoureux de Louise par le passé et « père anonyme » de Manon… Rêveuse, entomologiste en herbe, Manon n’a pas oublié sa mère mais prend d’emblée ses distances et se contente de passer les étés près d’elle ; en revanche, sa fille Sophie, à l’âge de six ans, va vivre chez Louise et Simon… qui l’élèvent comme la fille qu’ils n’ont pas eue ensemble. Et ainsi de suite, jusqu’à Jeanne, petite fille d’aujourd’hui face à ses deux mamans.

La construction, en apparence éclatée, est maîtrisée de bout en bout, sans que le lecteur remarque d’emblée les ficelles du récit. Jens, auquel le prologue est consacré, fait figure d’innocent tutélaire, incarnant la genèse des névroses à venir et annonçant des secrets transmis – qu’ils soient ou non formulés ; et peu à peu, au fil de la lecture, des convergences se créent, les échos se multiplient, des paternités non assumées aux pulsions libidinales des pères (biologiques ou symboliques), des incompréhensions entre les mères et les filles aux révoltes parfois étouffées de ces dernières, des angoisses qui agitent les enfants aux désirs qui les submergent, l’adolescence venue. Aussi, pourrait-on lire l’histoire de chacun à l’aune de celle de Jens, puis de celle des autres – des traits distinctifs émergent, faisant de chacun un être à part, malgré les similitudes qui le rattachent aux autres : la solitude, le rejet, la mise à l’écart temporaire, les maltraitances, l’innocence bafouée ou la fragilité ébranlée, et souvent, l’absence de réaction face à des actes que chacun devine pourtant odieux, de la mutilation de Jens au viol de Sophie, en passant par ce que le père de Jacques (futur époux de Sophie) fait subir à ses deux fils ou au corset que ses parents imposeront à Justine, la fille de Sophie.

C’est ainsi que chacun des récits éclaire symboliquement l’ensemble sous un jour nouveau et les diverses facettes des personnages apparaissent peu à peu, d’abord dans le chapitre qui leur est dédié, puis à travers le regard des autres, formant un jeu de miroir vertigineux, qui s’arrête à Jeanne, parce qu’il fallait bien s’arrêter quelque part – mais aussi parce que cette dernière protagoniste et ses mères appartiennent à notre temps, tournées vers l’avenir tout en étant chargées des histoires de leurs parents, aïeuls ou bisaïeuls.

A travers ses personnages, l’auteur retrace aussi, en filigrane, l’histoire sociale de l’émancipation – des jeunes filles soumises à celles qui ne se laissent plus faire et cherchent à s’affirmer, des enfants dominés et passifs, parfois souffre-douleur, à ceux qui refusent cette fatalité, des parents tyranniques qui mentent ou abusent de la candeur de leur progéniture à ceux qui acceptent tant bien que mal l’envol de leurs enfants… La subtilité psychologique, la finesse et la précision des portraits donnent un roman foisonnant, ambitieux et très abouti, ancré dans le réel, où le narrateur, observateur distancié de son sujet, permet au lecteur d’observer à son tour, sans complaisance ni mépris, les petits drames qui s’enchaînent et les vies de "ces gens-là" qui souvent nous ressemblent.

 

Entretien avec Virgile Durand

Quel a été le point de départ de ce roman ? L’idée ou l’image originelle ?

Le point de départ a été la prise de conscience du mécanisme de transmission. A travers des anecdotes que je connaissais depuis longtemps, j’ai établi un schéma d’analyse des traumatismes sur plusieurs générations. Ce qui est surprenant, c’est que cette prise de conscience s’est produite en un instant. Je discutais avec Aurélie, ma femme, lui racontant plusieurs saynètes décousues et le lien est apparu. Je lui ai dit que j’allais écrire cette histoire.

Comment son architecture a-t-elle été conçue ? Aviez-vous d’emblée la structure en tête, ou bien s’est-elle imposée au fil de l’écriture ?

 

La structure était réfléchie avant l’écriture du premier mot. En fait, avant de commencer à écrire un roman, j’en fais une sorte de plan extrêmement simple, une suite de tirets avec ce qu’il est nécessaire de dire pour assurer la progression de l’histoire. En l’occurrence, ça se résumait en quelques mots sur le grand-père (Simon), la grand-mère (Louise), et caetera, jusqu’à la fille (Justine). L’idée de Jens et Jeanne est arrivée en dernier, afin d’ouvrir et de fermer l’histoire de la famille à travers deux personnages qui en sont plus ou moins les observateurs.

 

Certains chapitres ont-ils été plus ardus que d’autres à composer ?

 

Pas vraiment. Ce qui a été peut-être plus aisé à écrire, ce sont les monologues, ceux de Louise et celui de l’oncle de Jacques. Ce sont des moments importants du roman, comme si pendant ces passages le lecteur était en rapport direct avec un témoignage, sans passer par le filtre du narrateur.

 

Malgré les récits consacrés à Jens, Simon et Jacques, ce sont des portraits de femmes qui dominent ici… Comment expliquez-vous ce choix (si c’en est un) ?

 

Le sujet du roman est la transmission. Je pense que les femmes, tout au moins dans la période du roman, de 1920 à aujourd’hui, ont été dans une plus large mesure que les hommes les vecteurs de la transmission. Et les enfants filles (pour utiliser une expression d’Alain Souchon) ont une sensibilité qui les met plus directement sous l’influence de leurs parents que les garçons. Voilà pour les généralités facilement attaquables !
D’une manière plus intime, je suis moi-même plus sensible aux histoires féminines, aux mécanismes de réflexion et d’action des femmes qu’à ceux des hommes.
Ces deux raisons font que « naturellement », je me suis retrouvé avec plus de personnages féminins que masculins.

 

Vos personnages vous ont-ils été inspirés par des rencontres ou une histoire familiale particulière ?

 

Comme je l’ai dit, l’histoire est construite sur une juxtaposition ordonnée de plusieurs faits, de plusieurs anecdotes. Quant aux personnages, j’ai utilisé pour certains des modèles, pour d’autres il s’agit de pure création. Il me semble que Yourcenar disait, à propos de ses Mémoires d’Hadrien, qu’il faut chercher à être plausible quand la vérité n’est pas accessible. J’ai ce soucis : que les faits, actes et pensées soient plausibles.

 

La distance narrative que vous établissez entre vous et vos personnages, très appréciable, vous est-elle venue naturellement ?

 

Je vais répondre à la question par un détour : il y a plusieurs règles d’écriture dans Ces gens-là. L’une d’entre elles est la suivante : je défends dans chaque chapitre le personnage qui intitule le chapitre, éventuellement aux dépens des autres, que je défends dans les chapitres précédents ou suivants…

 

Pour lesquels éprouvez-vous le plus de sympathie ? (ou d’antipathie… ?)

 

Je ne porte pas de jugement sur mes personnages. Je peux dire que j’apprécie le caractère de Manon. Elle est peut-être, dans son rapport avec les petits animaux quand elle est jeune, puis dans son rapport avec les hommes quand elle est devenue une femme, plus proche d’elle-même que ne le sont les autres personnages.

 

Tout au long du roman, l’accent est mis sur les traumatismes de l’enfance et l’adolescence, et leurs résonances subséquentes. Est-ce un sujet sur lequel vous vous êtes documenté ?

 

Avant de commencer à écrire, j’ai lu de manière assidue pendant des années. A certaines périodes, je lisais une pièce de théâtre par jour ainsi qu’un ou deux romans par semaine. Chaque livre est la pièce d’un puzzle. Quand on lit dix ou vingt romans, on ne voit pas nécessairement de lien. A partir de quelques centaines de livres, on commence à voir une logique. C’est ma manière de comprendre le monde.

 

Certains personnages paraissent subir leur sort (comme Manon ou Jens), une passivité qui semble inscrite dans leurs gènes. D’après vous, quels sont les ressorts de l’émancipation (même tardive, comme celle de Justine) ?

 

L’émancipation, au-delà même de celle de Justine, se ferait en deux étapes. Dans un premier temps la compréhension de l’héritage, la lucidité face à cet héritage. Dans un second temps, la prise de distance. Jeanne, toute petite, est déjà sur ce chemin. Bien qu’elle n’analyse pas ses actes, elle n’accepte pas ce qu’on lui propose, faisant preuve d’une sorte de lucidité instinctive. Sa prise de distance est dans son humour, peut-être involontaire, mais très présent ! On peut penser à Hermann Hesse, dans le Loup des Steppes, qui clôt son roman sur la nécessité de l’humour.

 

Inscrivez-vous votre travail dans un mouvement littéraire particulier ? Ou bien des auteurs et des œuvres spécifiques vous ont-elles inspirés ?

 

L’inspiration, s’il y en a une pour ce roman, est extrêmement éloignée et probablement inconsciente. Peut-être puis-je citer Les météores de Tournier. Quant au mouvement littéraire, nous en reparlerons au sixième roman ! Plus sérieusement, le thème sur lequel je travaille est la construction de l’individu soumis à l’environnement social. Je suis un défenseur de la responsabilisation individuelle. Ces gens-là aborde la famille. Un autre roman et un recueil de nouvelles traiteront de l’individu soumis à la société, principalement sous son aspect politique.

 

L’écriture n’est pas votre premier « métier » ; fait-elle pourtant partie de votre vie ? Depuis longtemps ?

 

J’ai commencé à écrire pour séduire Aurélie ! Elle n’était pas libre et me côtoyait en tant qu’ami. Comme je connaissais mes classiques (Les liaisons dangereuses de Laclos, par exemple), je savais que c’était un premier pas, mais qu’il ne fallait pas laisser s’installer l’amitié. J’ai disparu, et je lui ai fait remettre des lettres. Le style de la lettre d’amour me paraissait ne pas correspondre à ce qu’elle accepterait de recevoir. Je lui ai écrit des histoires. Six mois plus tard, nous vivions ensemble, et j’avais écrit un roman, qui n’est pas publié.

 

Et pour celui-ci, avez-vous rapidement trouvé un éditeur ?

 

En janvier 2007, j’ai pris ma valise avec trente manuscrits et je les ai déposés chez les éditeurs parisiens. J’ai reçu un premier appel le lendemain. Plon m’a contacté au bout de deux semaines. Après ce n’était que de l’administratif.

 

Des projets en cours ? D’autres romans ?

 

J’écris actuellement un roman : un homme vient d’apprendre une histoire étrange arrivée à son père trente ans auparavant. Il a besoin d’en parler à un ami. Il y aura un parallèle entre le rapport à la famille et le rapport à l’ami.
D’autre part, j’ai écrit et joué une adaptation du roman de Steinbeck, Des souris et des hommes, montée avec peu de moyens dans un petit théâtre en septembre et octobre dernier où elle a reçu un superbe accueil du public. Nous avons été complets les deux dernières semaines. J’aimerais la transporter dans un théâtre plus grand, avec d’autres moyens.

 

propos recueillis par B. Longre (janvier 2008)

 

http://www.plon.fr/

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