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J’ai deux amours…

ldelachair3.jpgBoris Vian et moi
Lou Delachair

Roman Exprim, Sarbacane, 2007

 

(par B. Longre)

 

Elsa, 18 ans, arrive à Paris afin d’étudier la littérature (accessoirement) et surtout de tenter de sauver le couple déjà « vieux » qu’elle forme avec Louis, son premier « grand » amour, connu cinq ans plus tôt au lycée. Car tandis qu’Elsa est convaincue de toujours l’aimer, Louis semble s’être muré dans une indifférence qui ne fait qu’accroître le mutisme et l’angoisse de la jeune fille – incapable de rompre ce statu quo, de le quitter, de le libérer, de passer à autre chose. Ils ne s’installent pas ensemble, vivent chacun de leur côté dans la même rue du quartier latin ; et même si, imperceptiblement, tout a changé entre eux, ils continuent de se voir chaque jour, par la force de l’habitude, sans qu’il ne se passe plus grand-chose – hormis la lente agonie de leur histoire.

Puis tout change à nouveau. Du moins c’est ce que croit Elsa, quand elle découvre par hasard l’ancienne demeure du « révolutionnaire de son adolescence », Boris Vian (auquel Louis en personne l’avait initiée) et qu’on lui propose un travail (non rémunéré mais suffisamment gratifiant intellectuellement et émotionnellement) : ranger la bibliothèque de feu l’auteur, répertorier ses ouvrages, en dresser la liste. Aussi, les six mois suivants, Elsa aura chaque vendredi « rendez-vous » avec Boris, avalant des tonnes de poussière, classant les livres sans relâche, croyant (à tort) que cette aventure lui permettra de « réapprivoiser » Louis… Mais plus ce dernier lui échappe, plus elle se raccroche à Boris – un cercle vicieux qui revient comme un leitmotiv, habilement repris lors du dénouement (la "chute"), à l'instar d'une ritournelle qui semble ne pas avoir de fin.

 

La vie, « avare et sordide », n’est pas un roman, et pourtant, Elsa vit le réel comme une fiction – un réel peuplé d’images qui ressemblent fort à des clichés nostalgiques, quand par exemple elle se souvient du Louis de sa « jeunesse » (« Je l’aimais parce qu’il était beau à se damner. Il était grand, il était fort, il mettait des gros pulls en laine l’hiver et des tee-shirts élimés l’été.»), incarnation du héros romantique ; en sépia ou en couleurs quand elle est près de Boris, qui prend corps (bientôt littéralement) à travers les livres lui ayant appartenu… Se comportant en véritable groupie, se nourrissant de fantasmes et d’hallucinations (mais en est-ce ?) dont elle évite de parler à son entourage, elle se dit qu’il est plus facile d’aimer un mort qu’un vivant, que mieux vaut peut-être se détacher du monde et rêver Vian comme il le mérite, afin d’exister dans un éternel poème. La narratrice perd le sens des réalités mais jamais totalement pied, demeurant suffisamment lucide pour nous accueillir dans son univers vianesque, fantasque et cohérent, où tout fait sens malgré tout.

 

Le roman se construit autour d’une personnalité d’emblée très attachante, trouble et troublée, et dont la légèreté désinvolte cache bien des souffrances sans toutefois nous leurrer ; elle nous fait partager « sa » réalité avec tant de naturel que l’empathie fonctionne de bout en bout et que rien ne nous surprend vraiment, tandis que l’on goûte chaque phrase de ce texte écrit dans une langue riche et inventive, pleine d’une poésie faite de ruptures fantaisistes et de retours sur elle-même. Une posture qui prend le contre-pied d’une vision pragmatique et « carrée » de l’existence, la narratrice s’opposant aux pseudo idéaux politiques que ses parents trotskystes (qui lui ont pourtant transmis la «révolution permanente ») ressassent depuis des années, tout en vivotant en médiocres. Quelques passages savoureusement ironiques mettent en scène la jeune fille et ses géniteurs inquiets pour elle, qui font montre d’un autoritarisme anachronique (alors qu’eux-mêmes ne présentent pas un équilibre psychologique exemplaire…)

 

Histoire d’un premier désamour, d’un amour qui n’en finit pas de finir et qui se métamorphose en attachement surnaturel à un auteur auquel le roman rend hommage avec intelligence (et érudition, soulignons-le), Boris Vian et moi mêle habilement roman d’apprentissage et quête amoureuse, certes désespérée, mais ni morose, ni morbide, sur laquelle veille tendrement, on imagine, l’âme de l’artiste disparu trop tôt.

 

L'auteure

 

http://www.editions-sarbacane.com

 

http://www.exprim-forum.com

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