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20/11/2007

Rêver pour vivre et vice-versa

mademoiselles3.jpgLa vie rêvée de Mademoiselle S.
Samira El Ayachi

Exprim, Sarbacane, 2007

 

(par B. Longre)

 

Entre deux eaux, Salima a bien du mal à réconcilier son présent et ce qu’elle éprouve (et laisse rarement sortir) – ses frustrations, sa lassitude face aux pressions qui viennent de toutes parts, ou tout ce qu’elle n’ose espérer vivre un jour. Fille d’immigrés marocains, issue d’un milieu modeste, la jeune lycéenne de terminale, pétrie de contradictions, semble ne plus savoir quelle route emprunter : certes, elle reconnaît la valeur de son travail scolaire et ses camarades lui en savent gré (profitant de « la » bonne élève comme bouée de sauvetage), tout comme ses professeurs (qui peuvent compter sur elle quand les autres les désespèrent…), mais Salima reste pourtant lucide sur la finalité de ce qu’elle apprend au lycée. Simultanément, cette étiquette d’élève brillante et consciencieuse (« dans le système, attrapée docile », dit-elle) lui pèse tout autant que certains rituels familiaux qui l’ennuient ou les incitations à « continuer ainsi » de ses parents qui veulent lui assurer le meilleur avenir possible. Alors, quoi faire ? Chercher un petit boulot ? Entrer dans la vraie vie ? Oui, mais comment ?


Aussi Salima se réfugie-t-elle par intermittence dans ses rêves – elle rêve de l’amour, qui a pris les traits d’un inconnu qu’elle croise chaque jour au lycée et qui ne la regarde jamais, et dont la seule vue lui fait battre le cœur, ou bien aux merveilles inaccessibles que l’existence aurait pu lui réserver si elle était née princesse… ; une fuite qui reste malgré tout sans incidence sur le réel (ou si peu) : elle sait se montrer pragmatique, capable de s’extraire de ses songeries sans l’aide de personne… tout en aspirant au repos de son esprit en effervescence… Et de la même manière qu’elle tâche de donner une autre allure à son quotidien, le langage qu’elle emploie transfigure le réel, joue avec lui (pour le plus grand plaisir du lecteur) – une façon comme une autre de contrôler une réalité effritée, qui lui échappe, en lui prêtant des qualités qui ne sautent pas nécessairement aux yeux…

 

Le rythme de ce premier roman épouse parfaitement les indécisions de la jeune narratrice et les hésitations d’une période charnière (même si, en quittant Salima, on sent bien qu’elle n’a pas fini de s’interroger sur le sens de son existence et qu’elle a saisi que rien n’était jamais figé). On l’observe, comme piégée, errant entre lycée, maison, quartier, dans un entre-deux paralysant… Et pourtant, sans forcément s’en rendre compte, elle avance, continue, fait des découvertes lors de petites scènes cathartiques qui lui révèlent qu’il existe un « ailleurs » – à travers la littérature ou la danse, ou bien grâce à certaines rencontres ; elle comprend aussi que le barrage de chimères qu’elle s’est construit peut s’effondrer à tout moment pour laisser la place à une réalité qui réserve parfois quelques bonnes surprises.

Et lors du traditionnel séjour marocain (effectué chaque été avec ses parents, une sorte de pèlerinage pour eux indispensable), elle prend conscience que le rêve et le conte ne sont pas l’antithèse de la vraie vie, mais peuvent en être les « matières premières », que l’existence peut se vivre et se rêver à la fois…

 

Ce roman sensible et juste, qui dévoile quelques semaines d’un parcours à la fois banal et compliqué, entre adolescence à peine achevée et âge adulte qui arrive à grands pas, dans des lieux où il ne fait pas souvent bon vivre, reste d’une étonnante légèreté ; la tonalité faussement désabusée, la désinvolture et l’autodérision viennent en contrepoint d’un désenchantement jamais désespérant, empreint d’une fraîcheur et d’un regard décalé sur le monde qui nous laissent souriants.

 

http://www.editions-sarbacane.com

 

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