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17/09/2007

La vie à refaire

mcuvelier3.jpgLes mots, ça m’est égal
Mélanie Cuvelier

Exprim’ Sarbacane, 2007

 

(par B. Longre)

 

« Avez-vous des idées noires. Je vis des idées blanches, et je me porte au plus pâle. »

 

Résolument composé sous le signe de la poésie, avec Barbara qui veille en exergue sur les mots à venir, ce premier roman de Mélanie Cuvelier et sa narratrice Jeanne, dix-huit ans, accrochent d’emblée la sensibilité du lecteur, qui aura bien du mal à lâcher ces lignes, quel que soit le degré des souffrances, des frustrations et des brisures qu’elles renferment. Le langage prend à la gorge, tandis que Jeanne, enfermée en hôpital psychiatrique par ses parents, ces « ils » « d’où elle est née » (un constat qu’elle aimerait pouvoir invalider, enviant à certains leur statut d’orphelin) se raconte, dévide le fil de ses pensées tremblantes, de son incapacité à se « dire » à haute voix mais aussi à se résigner à son sort malgré la lassitude qui l’habite ; à pas prudents, elle énonce son désespoir, le morcellement qui la hante, sa privation de liberté, l’irritation qu’elle éprouve face à ces « blouses » anonymes, l’obsession du temps qui passe, dehors, sans elle, ou son désir de mort qui la suit comme une ombre.


Paradoxalement (mais c'est qu'elle tient encore à la vie) la jeune fille met en place des stratégies de résistance – comme les « mots à carapace » qu’elle se répète « pour édifier du faux par-dessus la douleur », évitant ainsi d’être trop affectée par ses rencontres avec la psychiatre, ou comme les images d’un bonheur imaginaire qui lui passent par la tête et l’empêchent de céder à l’idée de folie, pourtant si confortable, que lui assène sa présence dans cette institution (« tant qu’on se figure un joli monde en soi, on ne devient pas si marteau que ça »).

Dialogues muets avec elle-même, courts paragraphes en vers libres, brèves digressions entre crochets, prose saccadée, chuchotée ou jetée sans ménagement à la face du lecteur, rengaines d’une souffrance dont on reconstitue peu à peu les causes, au fil de quelques révélations amenées avec une belle pudeur, et des souvenirs qui refont surface (des « Pour Mémoire », semblables à des épitaphes).

La dénonciation de l’univers de la psychiatrie moderne se bâtit en filigrane seulement, sans manichéisme, les attaques étant partielles, jamais directes ; mais sans faire l’apologie de la folie et de ses symptômes, il ressort clairement que les fous ou autres désaxés (« les peignoirs », comme les nomme Jeanne) sont aussi, parfois, des poètes, et peuvent aider à ouvrir les yeux sur le monde tel qu’il ne nous apparaîtrait pas sans eux, et que les frontières entre folie et raison sont indiscutablement perméables.

Les mots libèrent-ils ? Ou au contraire enferment-ils ? Ont-ils une valeur ou sont-ils factices ? À Jeanne de faire son propre chemin dans le monde des mots, de grandir en mettant fin au déni qui figure dans le titre du roman, et de quitter l’enfance en lambeaux, laissée en pâture aux parents, qui ont leur part (importante) de responsabilité : petits bourgeois étriqués, obnubilés par les apparences, drapés dans leur médiocrité, ils étouffent et n’aiment pas – «chez nous, c’était comme une belle devanture, mais dans la boutique, pas d’amour en stock.» –, prennent les décisions pour leur fille, l’étiquetant « folle » sans la consulter.

On pense très vite à Family Life, le film que Ken Loach consacrait, en 1971, à une jeune fille placée en institution psychiatrique par des parents implacables, et qui finissait anéantie, plongée dans la schizophrénie. Mais l’analogie s’arrête là : le roman de Mélanie Cuvelier, malgré l’essence tragique de la thématique abordée, les similitudes qui existent entre les deux intrigues et les violences subies par les jeunes filles, reste empreint d’une légèreté qui s’explique par l’emploi que la narratrice fait du langage – langage thérapie, évidemment, mais pas seulement ; langage joueur, aussi, par le biais de belles trouvailles qui témoignent du regard aigre-doux que Jeanne pose sur le monde qui l’entoure et sur les « peignoirs » et les «blouses » avec lesquels elle cohabite, tant bien que mal. Un regard qui sait se faire amusé, parfois espiègle et insolent, et qui dit aussi ses entêtements de petite fille et son obstination héroïque, son envie de (re)vivre, de s’émanciper, de s’affranchir des règles.

 

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