Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La grande supercherie

chomeurs3.jpgChômeurs, qu'attendez-vous pour disparaître ?
Collectif - textes réunis par Jean-Jacques Reboux
Collection Tous les possibles
Editions Après la lune, 2007

(par B. Longre)

Ce n’est pas un scoop : les chiffres et autres statistiques du chômage sont « grossièrement truqués ». Dans le Canard Enchaîné du 4 avril, on apprend même que la soixantaine d’experts de la Dares (Ministère du travail) protestent contre la très optimiste baisse récemment annoncée par le gouvernement (et que de nombreux médias ont allègrement relayée sans la commenter), une baisse « concomitante avec une série de changements dans les règles administratives de gestion des listes et dans les modalités du suivi des demandeurs d’emploi», et le Canard d’ajouter, « en bon français », que c’est « le résultat d’une tricherie qui a consisté à radier massivement les chômeurs ».

Ce genre de manœuvre n’a rien d'extraordinaire, ainsi qu’en témoignent les textes rassemblés par Jean-Jacques Reboux, auteur et éditeur, dans un ouvrage instructif, courageux et limpide qui permet de pénétrer la nébuleuse des chiffres, de comprendre ce qui se cache derrière les effets d’annonces, mais aussi de donner la parole à ceux que l’on entend guère d’habitude : des chômeurs, mais aussi des employés d’ANPE (certains ont préféré garder l’anonymat) dont les propos valent leur pesant d’or et qui nous mettent au parfum (entre autres en proposant un glossaire commenté du jargon administratif – signé Léa Ricaud et d’un « Petit dictionnaire ANPÉien » que l’on doit à Olivier Hagel).

On découvre, à travers une série de témoignages lucides, sarcastiques ou tout simplement touchants (dont certains extraits de l’émission EclectiK de Rebecca Manzoni sur France Inter, en avril 2006) les attentes et les frustrations, les soucis et désespoirs quotidiens, les révoltes et l’amertume de ceux dont on aimerait qu’ils « disparaissent » et qui subissent bien des humiliations (infantilisés, rabaissés, culpabilisés…) ; ils s’évertuent pourtant à se faire entendre et à s’organiser en collectif pour certains. On découvre aussi les absurdités bureaucratiques, les formations bidons, les parcours du combattant kafkaïens de certains, et la perversité du système : selon François Golleau, l'employeur profiterait de la précarité ambiante et des angoisses collectives pour rémunérer « le moins possible ses employés (…) en bénéficiant des largesses fiscales octroyées par les politiques » - un « comportement qui consiste à ne rémunérer qu’au SMIC, quelle que soit la tâche accomplie, le niveau de diplôme ou plus simplement les compétences », et qui s’apparente au « servage » médiéval…
Surtout, on se dit que certains auraient besoin de progresser en calcul, quand on prend conscience que les 2.3 millions de chômeurs annoncés récemment (soit 8.6 % de la population active) seraient en réalité près de 5 millions : en effet, une seule catégorie de chômeurs apparaît dans les chiffres officiels (personne cherchant emploi à temps plein en CDI…), et on omet généralement d’y ajouter les 7 autres (les chômeurs en formation, les femmes en congé maternité, les intérimaires, ou encore ceux qui cherchent un temps partiel…) ; exit eux aussi les chômeurs « invisibles » : les « seniors » (plus de 55 ans), les chômeurs des Dom, les 1.5 millions de Rmistes… sans parler de la caste des intouchables… les radiés – dont, par exemple, Dominique Lahouze, qui s’est vue exclue pour avoir commis le crime de «travailler » bénévolement (un atelier théâtre qu’elle animait en milieu psychiatrique).

Mais Chômeurs, qu’attendez-vous pour disparaître n’est pas qu' une somme de tentatives pour humaniser l’individu chômeur (ou de « jérémiades », ce que penseront d’aucuns…) et apporte aussi un éclairage distancié sur la situation en donnant la parole à une historienne, Martine Theveniaut-Muller (qui retrace les origines de l’ANPE et de ses ancêtres, les bureaux de placement) et deux sociologues, Alex Neumann (qui s’intéresse à ce qui se passe en Allemagne, en Europe et dans le reste du monde) et Julien Bordier ; ce dernier s’interroge sur le système du travail salarié et sur « la valeur travail »… et écrit : « La lutte contre le chômage s’apparente à une lutte contre les chômeurs, ou plus exactement à leur mise sous contrôle. », montrant comment les statistiques importent plus que les individus. Il revient sur plusieurs conceptions sociétales antinomiques (citant Paul Lafargue et son Droit à la Paresse, paru en 1883 ou encore Debord ou Veneigem) et rappelle fort justement l’étymologie du terme «travail», du latin tripalium – instrument de torture utilisé pour châtier les esclaves récalcitrants…
Pour alléger le tout, l’ouvrage s’achève sur des fictions/frictions, dont une comédie « trop noire pour être honnête » signée Jocelyne Sauvard, une fable absurde (que l'on peut pourtant rapprocher de certains témoignages lus dans l'ouvrage) intitulée L’extrême précarité de Monsieur Toutmonde : on y voit le chômeur éponyme aux prises avec une administration érigée en église bureaucratique qui l’incite à faire son mea culpa (« Pourquoi vous a-t-on licencié ? Faites le bilan de vos erreurs ! ») et dont le jargon inspiré du réel est savoureux à souhait. A découvrir sans tarder.

http://apreslalune.free.fr/

Les commentaires sont fermés.