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Serbie : un cauchemar d’avant

basara3.jpgGuide de Mongolie
Svetislav Basara

Traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Iaculli
Les allusifs, 2006

parution en poche : juin 2008, 10-18

 

(par Anne-Marie Mercier)

 

Guide de Mongolie, autant dire itinéraire dans un pays sombre, corrompu, lamentable, repoussant et écœurant. Les Mongols n’en seraient pas contents. Mais la ressemblance avec la véritable Mongolie est plus que faible, même si certaines scènes sont censées se passer à Oulan Bator. Elle est davantage un prétexte (on pense au Kazakhstan du film Borat), une fable qui tente de dire la décomposition du monde.

Ce monde pourrait être celui de la Yougoslavie d’avant l’embrasement, un pays étouffé par la langue de bois et la méfiance, par la fausse fraternité et une économie ubuesque, « pays merdique » (le texte a été écrit avant la dernière guerre des Balkans). Ce pourrait être aussi l’univers mental de l’auteur, dans lequel l’extase religieuse et l’abattement éthylique (et vice-versa) se côtoient, où un mort issu d’un texte sadien, un évêque protestant transparent, un ex officier russe reconverti en lama tibétain et l’envoyé spécial d’un journal américain disparu et l’auteur, ou plutôt son double, Svetislav Basara, se rencontrent au bar de l’hôtel d’Oulan Bator où séjourne presque sans mot dire Charlotte Rampling. Ils y jouent les mille et une nuits en se racontant des histoires, entre une exécution de sorcière et une séance de psychanalyse grotesque. La théologie médiévale et la philosophie moderne s’y rencontrent aussi pour débattre de la nature du temps humain. L’amour impossible et prédestiné hante les rares espaces clairs, illuminés par le souvenir d’enfance.

Le personnage se retrouve ensuite au point de départ pour s’exclamer : «Ah, quelles épreuves n’ai-je pas dû endurer en Mongolie pour qu’à la fin il s’avère que ce n’était qu’un rêve !». Mais la formule «qu’un rêve» est un leurre de plus, tant les rapports entre rêve et réalité, spiritualité et matérialisme hantent ce texte. Ainsi, seuls les appareils photos russes (et non ceux produits par les américains ou les japonais, trop matérialistes) peuvent saisir une certaine réalité, celle des êtres subtils. Mais c’est dans un miroir au tain écaillé, «devenant progressivement aveugle», et non dans des photos que surgit la vérité qui fera les livres. Si le monde est devenu fou entre 1935 et 58, c’est que des commandos sont venus contrôler le monde des esprits et des rêves ; depuis, tout va vers son chaos ultime, celui de la matière dirigé par Satan et seul l’alcool où le rêve permettent d’entrevoir la réalité du monde où la terre est plate et où le temps peut être contrôlé.

Chaos total, qui est le double du chaos réel : le démantèlement de la Yougoslavie a été précédé par une entreprise menée par l’auteur et quelques autres : « nous nous sommes appliqués avec entrain à détruire les formes, à dénigrer le temps, à nous moquer des lieux […] les romans se désagrègent les premiers, l’Etat ne fait que suivre ». Le guide de Mongolie est un manuel de désorientation, mais aussi d’ouverture d’autres chemins, peu raisonnables mais très raisonneurs.

http://www.lesallusifs.com

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