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Que devient le roman ?

inculte3.jpgDevenirs du roman
Revue Inculte, éditions Naïve 2007, Textes et entretiens (entre autres : Stéphane Audeguy, François Bégaudeau, Arno Bertina, Eric Chevillard, Yves Pagès, Pierre Senge, Joy Sorman, Philippe Vasset, Antoine Volodine...)

 

(par Jean-Baptiste Monat)

 

Des piles de livres jusqu'au ciel, des billions de kilomètres de pellicule, des séries télés ultra-scénarisées, des nuées de narrateurs accouchant leur petite histoire : notre monde déborde de fictions de toutes sortes (et cependant, le réel court toujours). Source majeure de cette débauche narrative, dépassé sur son propre terrain, que devient le roman aujourd'hui ? À quoi travaille t-il ? La revue « Inculte » propose dans sa dernière livraison une palette de réponses correspondant à autant d'auteurs priés de s'interroger sur leur pratique.

Il n'est qu'un point sur lequel toutes les interventions s'accordent d'emblée : le genre romanesque, tout au long de son histoire et encore aujourd'hui, ne se définit que par sa mutabilité. Aussi l'intitulé de la revue, « Devenirs du roman », figure cette insaisissabilité théorique : « devenir, le roman l'est ontologiquement puisque processus dans sa pratique, disponible dans son genre, hyperplastique dans sa forme, [...] rejeton tardif et mauvais genre de la littérature » (Maylis de Kerangal). Ce constat induit une posture très courante aujourd'hui : certains auteurs renoncent sans scrupules à penser leur pratique : Stéphane Audeguy s'éclipse élégamment derrière ses oeuvres, d'autres figent ce même retrait dans une logorrhée post-célinienne plus ou moins convaincante (Claro, Etienne Celmare).

 

La plupart des intervenants toutefois prennent le risque de réfléchir. Alors, loin des avortons d' «écoles littéraires » à usage commercial (cf. l' « autofiction » ou les « moins-que-rien »), se dessinent des tendances contradictoires, des vraies lignes de force et de rupture. Dans un texte au titre révélateur (« les engagés ne sont pas légion »), François Bégaudeau défend une littérature de l'engagement en voie de disparition, non sans un solide argumentaire : le champ d'appropriation romanesque que réclament les injustices de notre société semble lâchement déserté par les romanciers au profit d'un narcissisme et d'un sentimentalisme confortables.

A l'inverse, plusieurs contributions soulignent la spécificité positive du roman français à l'heure où beaucoup de journalistes voudraient « qu'on oublie tout, qu'on pardonne, qu'on se désintéresse des scrupules » pour en revenir à des « romans solides de facture traditionnelle » (Emmanuelle Pireyre). C'est nier, tout d'abord, que cette spécificité « typiquement française » résulte d'une histoire, dont un universitaire, William Marx, décrit quelques mécanismes : le roman hexagonal est le produit d'un double mouvement de « survalorisation » puis de «dévalorisation » qui a affecté la littérature française, notamment avec le phénomène de « l'art pour l'art », à la fin du dix-neuvième siècle : depuis, contrairement à ce qui s'est passé dans les pays anglophones, en France « la réalité est en quelque sorte un cadavre dans le placard de la littérature ».


Pourtant, tout en prenant acte de la réflexivité inhérente au genre romanesque, nombre d'auteurs manifestent le rêve d'une écriture qui, brisant les codes du langage ordinaire, opère à même le réel. Car produire de la fiction, à l'heure où le cinéma et la télévision en inondent nos représentations, ne suffira pas au roman pour se survivre : il faut au contraire malmener ce «bon vieux roman » (Eric Chevillard) ou, pour adopter la terminologie de Louise Desbrusses «entailler la Grande Fiction ». Expérience du langage avant tout, c'est dans le langage que le roman semble combattre le plus efficacement, pourvu qu'il soit un « fil tendu entre l'emploi des mots et le sens des mots, passerelle au-dessus de la fêlure entre le discours et l'expérience du monde, pont qui enjambe la coupure, l'abîme en devenir. » (L. Desbrusses). Dans ce très bon numéro d' « Inculte », la variété des modes d'intervention – texte libres, entretiens, textes collectifs – offre un mélange tout à fait stimulant pour lire la variété de la littérature d'aujourd'hui. Bon à savoir : sous la tiédeur ambiante, il est encore des questions brûlantes, essentielles, que certains auteurs n'hésitent pas à affronter.



http://inculte.over-blog.com/

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