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Lupus est homo homini

loupsarbacane3.jpgUn LOUP peut en cacher un autre
collectif d'illustrateurs - textes de François David
Sarbacane, 2006

(par B. Longre)

 

Après l’éléphant, un animal autrement plus ambivalent a été retenu par les éditions Sarbacane pour ce deuxième album grand format, qui réunit une trentaine d’illustrateurs, et dont le fil conducteur est une nouvelle fois offert par François David et ses poèmes – en regard de chacune des créations graphiques. Un bel éventail, donc, qui permet à la fois de (re)découvrir des artistes et d’observer le loup à travers le prisme d’univers imaginaires forcément très hétérogènes ; un animal qui n’a jamais cessé d’inspirer pléthore d’auteurs – comme en témoigne, parmi tant d’autres, les pièces de Joël Pommerat et de Jean-Claude Grimberg ou un bel album paru récemment au Rouergue, Dans la gueule du loup de Fabian Negrin, un Petit Chaperon Rouge écrit du point de vue du loup…

 

François David donne lui aussi la parole au loup, dans le poème qui fait face à la création d’Isabelle Simon : « On me nomme le loup solitaire / on s’imagine que je me terre / par dégoût de mes congénères… » ; ou face au dessin de Rémi Malingrëy : « l’on en sort de salées sur mon compte / alors que / pas du tout… », réinterprétant avec humour le conte du Chaperon. Mais le loup carnassier peut prendre aussi des allures humaines, quand il est question de «délocalisation », de « globalisation », de « consortium » ou de « CAC 40 » dans la belle illustration de Beb-Deum qui a été choisie pour la première de couverture, où un jeune loup aux dents que l’on devine longues, costard-cravaté, semble régner en maître sur les moutons qui l’entourent et qu’il ne va tarder à dépouiller de leur capital sang. Les mêmes idées traversent le travail pointilliste de Baldo, dans lequel les loups (arborant l’inévitable cravate dominatrice) sont opposés aux moutons prolétaires ; l’analogie est encore plus explicite dans le dessin de Marjorie Pourchet, où l’on voit un homme et un loup assis dos à dos au sommet d’une butte, et dont les ombres respectives sont irrévocablement mêlées et semblables :

 

« … peut-être
Que le double du loup
Double le loup en cruauté
loup deux fois loup »…

 

 

En revanche, le loup de Toriko Kino a inspiré plus de douceur au poète – « Et si le loup rêvait à la chair tendre des fruits aux feuilles veloutés / frugivore plus que carnassier… » — tout comme celui de Benjamin Chaud, un « tout p’tit » animal inoffensif perdu dans un décor bucolique, face au regard avide d’un oiseau disproportionné.

Mais d’autres illustrations, plus obscures ou terrifiantes, préfèrent mettre en scène nos cauchemars, proposant d’une certaine façon de les regarder en face pour mieux les exorciser ; il y a ainsi le loup de Géraldine Alibeu, dont le corps en transparence contient les restes de ses victimes – qui affirment ne plus craindre d’être mangés, puisqu’elles sont à présent « au chaud des légendes et des contes ». Plus loin, la création de François Supiot ( un autre prisonnier aux grands yeux épouvantés, superposé à l’estomac de la bête), ou encore le loup de Gilles Rapaport qui, sous des dehors amusants, ne fait pas oublier le rouge sang qui s’étale sur la moitié de la page.

Mais n'oublions pas les louves, qui peuvent se montrer sanguinaires ou simplement être accusées de l’être – le travail de Christophe Merlin, emblématique, expose une femme nue à tête de loup, du sang bien vif coulant de sa gueule, entourée de sa meute efflanquée, et que l’auteur interprète comme un nouvelle attaque envers la femme, « soupçonnée des primitifs péchés »… ; ou bien protectrices : « ne touchez pas à mes petits » dit la mère à masque de loup d’Emmanuelle Houdart.
C’est ainsi que la grande variété des œuvres confère à cet album inclassable la même richesse que le précédent, mais permet aussi d’insister sur le caractère éminemment polysémique de l’animal et d’évoquer toute une gamme de sentiments fluctuants. Et si l’album semble plus sombre que Un éléphant peut en cacher un autre, c’est en partie dû aux controverses qui entourent l’animal en question, catalyseur de nos angoisses les plus primitives ou métaphore de nos fantasmes les plus carnivores…

 

lire aussi
Un éléphant peut en cacher un autre

collectif d'illustrateurs - textes de François David
Sarbacane, 2006 - et l'entretien avec Emmanuelle Beulque, éditrice.

 

http://www.editions-sarbacane.com

 

 

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