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Chronique d’une métamorphose

annepercin3.jpgPoint de côté, d'Anne Percin
Editions T. Magnier, 2006
à partir de 14 ans

(par Blandine Longre)

Le premier roman d’Anne Percin (« réécrit 3 fois en 15 ans ») est l’aboutissement d’un travail de longue haleine et, à la lecture, l'on sent à quel point l’auteure s’est attachée à son personnage ; elle l'examine avec compassion, décrivant avec précision l’état d’extrême solitude d’un adolescent que la vie étouffe. Et malgré le désespoir palpable de Pierre, les trois cahiers qui composent son journal conservent une fraîcheur de ton et une autodérision qui laissent penser qu’il va parvenir à s’extraire de sa dépression (cette « vieille envie de ne plus en être »), qui n’en finit pas de perdurer.

On fait la connaissance de Pierre alors qu’il a 17 ans ; cela fait sept ans qu’il vit seul avec sa peine, depuis la mort de son frère jumeau dans un accident de la route ; sept ans qu’il vivote entre un père indifférent, qui nie tout en bloc, et une mère qui surnage, entre deux tentatives de suicide. Alors Pierre a décidé qu’à vingt ans, il se tuerait ; une mort qu’il prépare soigneusement, en courant sans ménager ses forces, en s’épuisant en plein soleil, dès qu’il le peut, pour tuer ce corps qui le retient au monde. Il n’avait pas pensé que par ce biais, il allait aussi perdre ses kilos en trop, transformer son corps devenu aussi lourd à porter que son chagrin, et commencer à attirer sur lui des regards nouveaux – enfin dépourvus de pitié ou de mépris : « Sans autorisation, voilà que mon corps s’est mis à donner des preuves de son existence ! Il séduit sans que je m’en aperçoive, il s’impose, roule des mécaniques avant de battre en retraite, suant à grosses gouttes… »

Il plaît, mais sa timidité, ou ce qu’il ne cesse de nommer sa « lâcheté » l’empêche d’accéder à un bonheur auquel il sait avoir droit – celui d’aimer et d’être aimé – et que son corps en bouleversement (encore lui) réclame. Et pourtant, peu à peu, des éléments extérieurs vont parachever le processus de transformation déjà enclenché et atteindre cette fois l’esprit de Pierre – quelques rencontres, d’abord avec la musique (« les musiques qui déchirent, qui éloignent, qui dépassent »), quand de lui-même il s’inscrit à l’école de musique et commence l’apprentissage du violon ; rencontre avec la philosophie (en dépit de la pathétique « ferveur » du jeune professeur, « soldat de la métaphysique » et de l’hermétisme de la discipline), avec les films de guerre, qui l’obligent à relativiser son mal-être (« guérir le mal par le mal ») ou avec Myriam, qui devient une amie (même si elle l’irrite à force de vouloir lui faire rencontrer sa copine Geneviève, qui en pince pour lui) ; enfin avec Raphaël, pianiste-photographe qui lui ouvre enfin une voie vers la guérison. Et dans le même temps, il se met aussi à rejeter ce que jusqu’alors les autres lui imposaient – le cauchemar des cours de natation, la brutalité de Xavier ou la gentille niaiserie de Fabrice…

La course à pied n’est plus alors synonyme d’autodestruction mais se fait métaphore de la fuite, d’une fuite en avant, qui mène inéluctablement vers l’avenir et une vie à vivre. C’est un roman plein d’espoir que nous livre Anne Percin, intense et intime, forcément, où la fonction du journal est explorée avec finesse, en filigrane – journal exutoire, qui accentue d’abord la solitude (« peut-être ce cahier est-il le trou dans lequel j’enterre, jour après jour, le secret qui m’isole du monde »), puis qui permet à Pierre de prendre du recul, de l’assurance et enfin son envol. Beau roman d’apprentissage, Point de côté touche pour sa pudeur et sa sincérité, pour ce qui se lit entre les lignes et ce que Pierre nous livre de ses douleurs et de ses troubles, de ses espoirs et de ces petits riens qui font grandir. Vivement le prochain roman !

http://humblart.free.fr/pozemie/entrici.html

http://www.editions-thierry-magnier.com/

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