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Juvenilia ackeriennes

kathyacker7.jpgLa vie enfantine de la Tarentule Noire
par la Tarentule Noire
Kathy Acker

Trad. de l’anglais Gérard-Georges Lemaire
Désordres, Laurence Viallet, 2006

 

 

(par B. Longre)

 

 

Le lecteur, emporté par le flot vigoureux et chaotique des mots, ne cesse de s’étonner devant la capacité de Kathy Acker à ingérer puis à régurgiter des textes et leurs personnages pour les faire siens. Narrateur et Auteur se veulent ici indissociables, de même que Narrateur et Personnage, par le biais d’un mimétisme langagier, intellectuel et instinctif, un procédé permettant à l’auteure de s’approprier d’autres existences et de véritablement fantasmer sur l’idée d’être ces personnages : « Je deviens une meurtrière en répétant par les mots la vie d’autres meurtrières » écrit-elle en exergue, affirmant d’emblée l’osmose qu’elle s’efforce d’engendrer entre le « je » omniprésent et les autres, qu’ils soient hommes ou femmes, personnages de papier ou écrivains. Des rôles successifs qu’elle endosse sans relâche, s’identifiant aux personnages recréés, se métamorphosant à l’envi selon l’inspiration du moment, si bien qu’il est difficile, en définitive, de savoir qui nous parle…

 

Une confusion qui dévoile l’extraordinaire empathie circulant d’elle à eux, visible autant dans les ruptures de la ponctuation que dans les thèmes abordés, des épreuves subies à leurs désirs si proches des siens – certains ressurgissant en boucle : la soif de liberté totale présente à tout moment, les carences affectives et la solitude, la paranoïa envahissante ou le sentiment d’insécurité constant. Le besoin de liberté se lit évidemment dans la transgression des codes (sociaux, linguistiques, littéraires) et atteint son paroxysme lorsqu’il est lié à une frénésie sexuelle masturbatoire (censée être) libératrice, rejoignant en partie cette urgence du dire, palpable derrière chaque mot, derrière chaque tentative désespérée d’être simultanément elle et un(e) autre, homme et femme.

 

La confusion s’accentue ainsi entre réalité et fantasme (« j’essaye de séparer les souvenirs des événements auxquels j’ai rêvé ou que j’ai fantasmés (impossible). »), entre réalité et littérature, aussi. L’emploi de divers matériaux textuels est, comme toujours, revendiqué (les sources des « emprunts » sont citées) et nulle idée de plagiat ici : comme dans Sang et Stupre au lycée, l’on sent à quel point les lectures antérieures de Kathy Acker ont laissé des traces indélébiles, et elle navigue sans complexe de Sade à Yeats, de Violette Leduc à Charles Whibley, donnant l’impression d’un assemblage éclaté et cohérent tout à la fois, un paradoxe auquel s’ajoutent de nombreux autres ; Kathy Acker ne cesse par exemple de fantasmer sur l’enfance tout en la rejetant, une enfance vécue comme un emprisonnement, désignée comme « le monde de la lobotomie » ; des passages ensevelis sous les digressions, comme pour mieux tenter de maintenir à l’écart cette enfance détestée.

 

Ce recueil, qui regroupe six textes parus en 1973 – les tout premiers de l’auteure – se lit et se relit avec plaisir, après la redécouverte en France de Kathy Acker (à travers Sang et Stupre au lycée, publié lui aussi par Laurence Viallet), et l’on y trouve déjà les mouvements contradictoires, l’intertextualité et les soubresauts orgasmiques qui traverseront l’œuvre à venir de la romancière américaine.

 

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