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21/12/2005

Fable géopolitique à l'usage des Mafous, Ratafous ou autres humains fous...

mafou4.jpgL’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous
Marie Sellier et Diagne Chanel

Paris Musées, 2005

 

(par B. Longre) 

 

Après un premier album grand format très réussi, Miriam, Mafou métisse, l’histoire d’une petite Mafou noire et bleue confrontée au racisme des Mafous unicolores, Marie Sellier et Diagne Chanel ont composé un second ouvrage qui, cette fois, traite ingénieusement, à plus large échelle, des conflits entre les peuples ou les ethnies – un récit de conquête-soumission-révolte (processus que l’on ne connaît que trop bien) dont la résolution se veut foncièrement réaliste. L’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous se présente comme une parabole géopolitique sombre mais décapante dont aucun protagoniste ne sort indemne, ni les agresseurs (les Ratafous) ni les victimes (les Mafous), ni la communauté internationale (les Toutous, Toumous, Froufrous…), prompte à l’aveuglement volontaire (on retrouve ici le dilemme jamais résolu de l'ingérence), incompétente à gérer les conflits à temps ou de façon cohérente.


L’histoire est donc à la fois simple et compliquée : les Ratafous vivent dans un pays de caillasse et envient les terres si fertiles des Mafous, « comme un grand jardin le long de la longue rivière verte » et décident de réparer cette injustice en attaquant le pays Mafou de nuit, pour se l’approprier : « Ils sèment la mort en rugissant de plaisir » et réduisent les survivants en esclavage ; quant au reste du monde, il « s’en fout ». Des années plus tard, un esclave métis, Amra, ose dénoncer la situation et se faire le porte-parole de son peuple, prônant liberté et autonomie ; les autres états entendent sa voix et prennent la résolution d’intervenir, comprenant (enfin !) combien les droits les plus élémentaires sont bafoués en pays Mafou occupé…

mafou3.jpgOn louera l’inventivité de fabuliste de Marie Sellier qui maintient de nombreux détails dans l’ombre de façon à proposer une narration suffisamment limpide pour les plus jeunes, ponctuée de multiples allusions permettant à chaque lecteur de comprendre ce sous-texte et de le compléter en fonction de ses connaissances et de sa maturité (l’on devinera par exemple qui peut se dissimuler derrière ces peuples imaginaires, plusieurs hypothèses restent plausibles). Le magnifique travail graphique de l'artiste plasticienne franco-sénégalaise Diagne Chanel, proche de l'art brut, crée là aussi une certaine distance entre le monde humain et l’univers des peuples inventés – tout en conservant des indices afin d’établir des parallèles entre notre monde et le leur ; ils apparaissent sous les traits de drôles quadrupèdes, entre le cochon et le sanglier, le loup ou le fourmilier, c’est selon. Les aplats faussement malhabiles de couleurs, accompagnés d’une forme de signalétique récurrente (flèches, lignes convergentes, formes géométriques ou panneaux servant à inclure des légendes aux illustrations…) provoquent l’étonnement toujours renouvelé du lecteur, tout en affirmant l’originalité d'une œuvre.

La « morale » de l’histoire est nécessairement ambiguë, et la conclusion ouverte permet l’élaboration de nombreuses suites possibles, même si l’idée d’un recommencement fatalement perpétuel prédomine, le dénouement faisant penser d’abord à l’histoire du serpent se mordant la queue… Même si c’est un certain cynisme (toutefois ancré dans la simple observation des conflits actuels - et nullement du fait des auteures) qui l’emporte (réduisant l’ampleur idéaliste d’un Amra), la polysémie de l’ensemble, qui engendre des niveaux de lecture variés, assure à ce bel album jamais réducteur de conquérir (pacifiquement...) nombre de lecteurs.

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