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Des volatiles très humains

danlungu1.jpgLe paradis des poules
de Dan Lungu

traduit du roumain par Laure Hinkel
éditions Jacqueline Chambon, 2005

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Dan Lungu fait partie des écrivains invités en France dans le cadre des Belles Étrangères 2005, ce qui, à bon escient, donne à son premier roman traduit en français la notoriété qu’il mérite. L’auteur, qui enseigne la sociologie à l’Université de Iasi, prête non seulement un regard attentif et scrutateur, mais aussi une plume animée par la verve et la poésie, au microcosme de la rue des Acacias, lointaine et proche, dont on peut se dire qu’elle est représentative d’un monde à plus grande échelle, roumain, populaire, humain tout bonnement.

Il y a là, autour du lieu traditionnel de rassemblement des hommes, à savoir le bistrot du «Tracteur chiffonné » où la prune distillée, la vodka, le rhum coulent à flot et souvent à crédit, des maisons qui abritent quelques familles chez lesquelles la « transition » entre communisme et capitalisme, la « P’tite Lumière », « fiancée des chômeurs », laisse une image amère et brouillée. Le contexte est difficile, et chacun l’affronte à sa manière : en entamant des discussions sans fin échauffées par l’alcool, en se murant dans un silence buté, en se cachant, en épiant les mouvements de la rue, en s’activant aux travaux ménagers, en se réfugiant dans la maladie réelle ou simulée, dans ses souvenirs, dans ses illusions, en s’occupant de son jardin et de ses poules…

 

En général, on parle beaucoup dans ce « paradis des poules ». Les rumeurs vont bon train, par exemple sur le Colonel dont seule Milica a franchi le seuil de la porte, ou encore sur Ceausescu, chez qui Mitu raconte comment il fut un jour reçu, sur Iliescu aussi, sur les travaux (ou démolitions) finalement interrompus par le changement de régime, sur les placements d’argent hasardeux donnant lieu à toutes les folies, sur les raisons pour lesquelles le jardin de Relu Covalciuc, spécialiste en rêves prémonitoires, est soudain envahi par des monceaux de vers de terre, lui qui se pose de vastes questions existentielles à propos des poules (« Est-ce qu’elles ont le même Dieu que nous ? Est-ce qu’il y a un paradis des poules ? »). On parle beaucoup (on caquette), on regarde beaucoup (trop ?) la télévision, emblème du changement, un changement qui enferme les gens chez eux au moment du feuilleton ; et l’on réfléchit beaucoup, comparant l’avant et le maintenant, comme le fait « M’sieur Covalciuc » : «Maintenant, même eux, les travailleurs, ne se serraient plus les uns contre les autres, avec chaleur, comme ses poulettes, ils allaient chacun dans leur coin dans le privé, c’était peut-être pour cette raison qu’il avait un jour prié pour arriver au paradis des poules. Une tristesse tiède le submergea, lui faisant monter les larmes aux yeux ».

 

Une émotion équivoque, une nostalgie réelle, une gouaille réjouissante, une observation attendrie, une effervescence spontanée, le bonheur, le malheur, les amitiés, les jalousies, les colères, le pittoresque… Le paradis des poules est un roman où, dans tous les sens du terme et dans toutes ses dimensions, on n’échappe pas à l’humanité, et où l’humanité ne nous échappe pas.

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