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07/02/2005

Les tripes de Kathy Acker

kathyacker3.jpgSang et Stupre au lycée
Kathy Acker

traduit de l’anglais par Claro
(Blood and Guts in Highschool)
Désordres, Laurence Viallet, 2005

 

(par B. Longre)

 

"Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger." Emile Cioran

 

Sang et Stupre au lycée troublera (ou révoltera, c'est selon) le lecteur non averti, pas tant par le caractère ouvertement pornographique de certaines séquences, mais par sa composition même : inutile de chercher ici une trame impeccable, une intrigue romanesque ou un fil conducteur uniques ; mieux vaut se laisser porter par les mots, s'abandonner aux glissements littéraires et aller et venir entre les abrupts revirements narratifs, syntaxiques et graphiques, accepter d’emblée la complexe fragmentation qui s'inspire, par mimétisme, de la dispersion propre à l’esprit humain ; et voir, dans la multiplicité structurelle et la prolifération stylistique du roman, un reflet des nombreuses pistes que nous suivons tous, en mesurant notre incapacité à tendre à l’unicité. C’est ainsi que la pléthore de composants requiert un lecteur à la fois actif et docile, soucieux d'établir des liens et d'imaginer des convergences entre les motifs récurrents : l’amour y est vécu d’abord comme une souffrance charnelle et psychologique, un leitmotiv qui rejoint les balbutiements d'une quête identitaire vaine et illimitée - et les expériences protéiformes (sexuelles, sentimentales, existentielles et littéraires) de Janey, la jeune narratrice-protagoniste, épousent celles que l’auteure met en place dans sa prose, sa poésie ou ses dessins.


Juxtapositions, collages, samplings et détournements, séquences poétisées ou théâtralisées, journal intime, interventions d'un personnage nommé Jean Genet, le tout émaillé de contes et de dessins, de pastiches et de traductions... nous sommes face à une littérature qui pousse le langage dans ses derniers retranchements, désintègre son omnipotence et sa vanité en en proposant une définition foncièrement instable, montrant, au bout du compte, sa terrifiante insuffisance à donner un sens aux choses et à ordonner le réel. C’est ainsi que Janey se met à apprendre le persan, et s’amuse à traduire, vingt pages durant, des énoncés simples mais percutants ; comme si la découverte d’un nouvel alphabet était un moyen de retrouver l’authenticité du verbe ; de telle sorte qu’en le domptant, on puisse enfin revenir à la source même des mots. Ailleurs, la toute jeune fille a recours au langage graphique (on se perd dans sa « carte de mes rêves », naïvement poétique - qui vire plus loin au cauchemar) ou tout simplement au littéral du mot à mot quand, ignorant « comment on écrit des poèmes, elle recopia la moindre bribe dégueu écrite par le poète latin Properce qu’elle avait été forcée de traduire quand elle était au lycée. »

Ailleurs, la lecture très personnelle que fait Janey de La Lettre écarlate de Hawthorne est retranscrite à la manière d’un commentaire de texte maladroit et de passages recomposés, recyclés à l'aune de ses propres préoccupations ; un prétexte pour dénoncer (comme l’avait fait Hawthorne en situant son roman dans les temps reculés du monde puritain) les maux de la société contemporaine ; Janey-Acker constate qu’il n’y a plus rien à dissimuler («Hawthorne devait se protéger pour pouvoir continuer à écrire. Là, je peux parler aussi ouvertement que je veux parce que personne n’en a rien à foutre des écrits et des idées, tout ce qui intéresse les gens c’est le fric. ») et s'empresse de dénoncer une société américaine corrompue par l’argent : « il [Hawthorne] vivait dans une société qui était plus socialement répressive et moins matérialiste que la nôtre. Il écrivit l’histoire d’une folle. Cette femme défia la société en baisant avec un type qui n’était pas son mari et eut un gosse. (…) De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire (…) La femme qui vit sa vie en fonction d’idéaux non matérialistes est un monstre antisocial et fou.» et elle ajoute (par cynisme mais certainement aussi par autodérision) : «les choses vont bien mieux de nos jours qu’à l’époque noire et répressive des puritains, n’importe qui peut dire aujourd’hui n’importe quoi ; le progrès existe bel et bien.». La culture ? Elle "pue : livres et les grands hommes et les beaux arts." traduit-elle en persan.

 

kathyacker1.jpgJaney en appelle à tous ceux qui veulent bien l'entendre : "Apprends-moi un autre langage", s'époumone-t-elle ; cri désespérant qui pourrait être le nôtre, face au chaos du monde et des mots — un cri plus déchirant encore que ceux qu'elle lance quand elle raconte comment son corps et son esprit sont rongés par le désir charnel, l'abandon du père (qui est aussi son amant) les avortements, les viols, les coups et le plaisir qu'elle en tire — cette sensation d'être desservie par les mots, d'avoir atteint leurs limites. Car le langage dont (et que) parle Janey (et que Kathy Acker épuise) est désormais au service des capitalistes et de leur destructive pulsion d'appropriation ; ainsi, M. Dugland qui explique, avec arrogance : "Nous possédons le langage. Le langage doit être utilisé clairement et précisément afin de révéler notre univers".

L'ouvrage, dont la richesse architextuelle mériterait une étude plus approfondie, tant elle saigne à blanc le matériau textuel, use des capacités combinatoires du langage et de la littérature jusqu'à l'extrême, comme pour valider l'idée de Barthes que "tout texte est un intertexte". Simultanément à la recherche incessante de Janey, l'auteure interroge le statut de l'intertexte et de son propre texte, entre plagiat et création pure : les piratages (parodiques ou pathétiques) de Kathy Acker, grande lectrice, éminemment cultivée, sont affichés ou le plus souvent identifiables, tout comme dans ses romans Great Expectations (Grandes espérances, C. Bourgois, 1988) au titre identique au bildungsroman de Dickens, et Don Quixote, Which Was a Dream (Don Quichotte qui était un rêve, Noël Blandin éditeur, 1986). Robert Glück parle de "pulsion d'appropriation" tandis qu'Anne Tomiche la surnomme "auteur-éponge" (à la façon d'un Faulkner qui, en écrivant, digérait ses lectures passées), ajoutant que chez Acker, la textualité "n'est qu'intertextualité". S'il est vrai que le plagiat est l'un des procédés dont l'artiste use et abuse, son oeuvre pouvant se résumer à un vaste détournement, toujours revendiqué, triturant la matière littéraire jusqu'à l'épuisement, le textuel est aussi lié, en permanence, au sexuel, et le dépasse : les parallèles pullulent entre l'obscénité ou le caractère tabou des actes imaginés par la romancière, et la manière dont elle viole et pille littérature et écriture — une saine désacralisation faite dans l'urgence d'une parole jetée à la face du monde, un acte jamais mû par désir gratuit de provocation, comme on pourrait le croire au premier abord.

 

A ce sujet, le rapport justifiant l'interdiction de l'ouvrage en Allemagne en 1986, pour la protection de la jeunesse, est très amusant : "la structure de l'intrigue est parfois très difficile à comprendre. il est partiellement très difficile voire complètement impossible au lecteur de comprendre s'il se trouve face à l'imagination du personnage principal ou de vrais événements."... aveu d'incompétence d'un censeur ne possédant pas les clés pour entrer dans l'oeuvre ; ce qui fera dire à Kathy Acker : "le pauvre gars qui s'y est collé n'y comprenait rien. (...) ils ont cru que c'était vrai." Plus loin, le rapporteur écrit : "Dans certains poèmes on découvre des vers violant des règles grammaticales." ; preuve, s'il en faut, que les accusations portent à la fois sur le caractère explicitement sexuel de Sang et Stupre au lycée, mais aussi sur la provocation littéraire qu'il représentait il y a encore vingt ans — l'emploi de "violer" se réfère à la fois à la norme grammaticale et aux expériences de Janey. De même, le sexe est politisé, comme lors de sa rencontre avec le Président Carter racontée à Jean Genet et sur lequel elle divague, assimilant sa politique à des excréments ("Le Président Carter est le pilier de la société américaine (...) Le centre du Président Carter est un énorme TROU. Le DIAMÈTRE, la COULEUR et l'ODEUR de ce TROU évoquent des TOILETTES DU MÉTRO DE NEW YORK qui n'auraient pas été NETTOYÉES depuis TROIS semaines.") Scatologie violente mais paradoxalement purificatrice (au même titre que l'esclavage sexuel de Janey ou que le cancer qui l'effrite inexorablement), qui désigne ouvertement les responsables du grand chaos social et humain d'une Amérique moralement dévoyée...

 

Œuvre expérimentale démesurée, ce « roman » écrit en 1978 emprunte des routes littéraires et génériques dispersées qui égarent volontairement le lecteur. Kathy Acker (décédée en 1997) n’a eu de cesse, tout au long de sa carrière d’artiste, que de bouleverser les règles établies, obéissant à un besoin de déstructuration presque compulsif, en quête d’un "je" nécessairement fragmenté et dispersé - aspects se confondant à son oeuvre. L'auteure-exploratrice (dont Janey, figure de papier et de mots, est la porte-parole) le confesse : "Les écrivains créent ce qu'ils créent à partir de leur souffrance pleine d'effroi, de leur sang, de leurs tripes en bouillie, du magma horrible de leurs entrailles."

http://www.editions-desordres.com

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