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10/01/2005

Du tagalog dans le catalogue

bangkok6.jpgIIe festival international du film de Bangkok
janvier 2005 

 

(par François Cavaillès)

 

Au IIIe festival international du film de Bangkok, joyeux gavage de 150 films projetés en deux semaines dans des centres commerciaux, les oeuvres philippines sont ressorties du lot. Drôles, dignes et sans prétention, Homecoming, de Gil M. Portes et Keka, de Quark Henares, se sont démarqués de tant de produits très typés, savamment étiquetés en fait pour le marché du film qui s’est tenu en même temps dans un grand hôtel au bord du Chao Phraya.

 

Bangkok adore les marchés. Celui du film n’a pas échappé à la règle, le mois dernier. Américains, européens, japonais ou encore chinois, les nombreux acheteurs s’y sont naturellement retrouvés. Leurs regards sont tournés vers la Thaïlande depuis une année 2004 rayonnante pour le cinéma siamois (grâce notamment au solide Ong Bak et au visionnaire Tropical Malady).

Du même coup d’œil intéressé, les diffuseurs ont aussi lorgné sur les pays voisins, attelés à la relance de leur industrie cinématographique. En effet, les pays riches d’Asie du Sud-Est, Thaïlande et Malaisie en tête, ne se contentent plus de jouer les plaques tournantes entre Hollywood, Hong Kong ou Bollywood. Un cinéma régional émerge, avec ses propres vedettes, ses décors de rêve où tourner à moindre coût, et surtout avec ses images. Ainsi même la cité-Etat de Singapour, dominée par la recherche de la marge de profit optimale et par la culture de l’argent, a pu présenter quelques films locaux (Perth de Djinn et Cut de Roystan Tan)… En général, les progrès technologiques ont facilité la création, mais les metteurs en scène du Sud-Est asiatique se heurtent encore à un système de production loin d’être aussi encourageant que celui de la Corée du Sud, la nation-phare du cinéma asiatique actuel. Deux grands défis se posent alors en Asie du Sud-Est, avant même la question de la distribution : comment se dégager de l’influence de la mondialisation à l’américaine, et comment ne pas trop céder sous l’écrasant modèle culturel chinois revenu au galop du nouveau capitalisme.


Sobriété

Dans ce contexte fort mercantile, le festival a joué de la sobriété. L’événement a été dédié aux victimes du raz-de-marée du 26 décembre dernier. Une partie des ventes de billets leur est revenue, suivant la volonté du bureau du tourisme thaïlandais, seul organisateur d’une manifestation clairement vouée à attirer de nouveaux visiteurs étrangers à Bangkok.

A ce rendez-vous principalement anglophone — la plupart des projections étant compréhensibles en anglais seulement — et coordonné par une entreprise de Los Angeles, les expatriés ont d’abord répondu présent, une minorité de Thaïs ensuite. En dépit des accidents de bobine, des séances annulées et de fréquents retards, la programmation, fraîche et disparate, a tenu ses promesses aux amateurs de cinéma international. De ce festin d’images diverses ne restent aujourd’hui que des miettes (le merveilleux 2046, de Wong Kar-Waï, retient l’affiche en février), et un palmarès bien terne.

Sans glaner le moindre prix, le cinéma philippin s’est imposé en profondeur dans la catégorie sud-est asiatique. Homecoming, de Gil M. Portes, conte le difficile retour au pays d’une jeune expatriée parmi tant d’autres, parmi les millions de travailleurs philippins d’outre-mer (les OFW, "Oversea Filipino Workers"). Fêtée comme une reine, Abigail rapporte sans le savoir un cadeau indésirable à sa communauté… Portes, cinéaste national expérimenté, présente la vie quotidienne d’une petite ville comme un havre de dignité, de respect et de liberté.  

L’industrie mondiale du cinéma peut savourer cette leçon de film modeste, aux belles aspirations, portée par les dialogues et le jeu des acteurs (excellente Elizabeth Oropesa, mère de famille drôle et pleine de bon sens)… Sans esthétisme, ni grand moyens (ainsi une musique faiblarde), la caméra plantée au niveau communautaire, Portes redonne un sens humaniste au cinéma. La famille, la maison, tout s’imbrique dans une petite fable simple, certes (toute vouée à la cause des OFW, et un brin moralisatrice sur la fin), mais tout à fait pertinente. En un coup d’œil, les vieux charlatans philippins sont épinglés. En une saynète à trois personnages, les grands problèmes de la drogue et de la criminalité aux Philippines sont dégonflés, ramenés à de justes proportions, humaines.

Autre succès philippin de 2004, Keka, de Quark Henares, parodie sans fausse pudeur le gros Kill Bill de Quentin Tarantino. L’humour et le style originaux sont saisis comme il faut, servis dans une sauce rock épaisse, au vieux parfum de série B. La fraîcheur de l’actrice principale, Katya Santos, ainsi que la pêche et l’audace de Henares (le cadet des metteurs en scène philippins) donnent un film jeune, mordant, empreint de liberté et d’insolence. En clin d’œil appuyé aux joyeuses comédies nationales des années 80, un étonnant numéro de danse réveille et annonce la dernière partie.

Chorégraphie grossière (les morts se lèvent), paroles stupides mais prenantes (ils tournoient autour de Keka l’héroïne vengeresse), refrain inoubliable («Ke-ka! Keka, Ke-ka!»)... Mieux qu’un divertissement sans conséquence, le léger et sympathique Keka s’épargne le sérieux de tant de comédies calibrées, testées et approuvées par le marchéage.

 

bangkok4.jpgTypés

Les comédies populaires, aux gags bien rôdés comme en pub, restent en effet un grand filon, en Asie du Sud-Est comme ailleurs. En 2004, le cinéma thaïlandais a notamment produit le passable Sagai United. Onze jeunes membres de la tribu Sagai du Sud de la Thaïlande montent à Bangkok afin de participer au tournoi national de football et peut-être afin, avec la prime du vainqueur, de sauver leur région de la misère. Un scénario sans imagination sert d’excuse pour suivre la recette des films de sport, ou de bandes de copains, et pour entériner au passage les grandes valeurs thaïlandaises (le roi, le bouddhisme et la nation). Dans le rôle de l’entraîneur verreux mais finalement honnête, l’acteur populaire Pongpat Wachirabanjong n’apparaît pas des plus inspirés. Reste quelques prouesses de tak raw (le foot thaï) et, au fond, un spectacle pour enfants faciles en manque de divertissement.

Mieux réalisé, garni de bonnes blagues et d’autodérision juste, The Bodyguard, une comédie doublé d’un film d’action de Petchai Wongkamlao et Panna Rittikrai, frise l’hilarant. Mi-Jachie Chan, mi-Gérard Jugnot, le célèbre comique thaï Petchai «Mam» Wongkamlao (Ong Bak) frappe très fort pour son premier film derrière la caméra. Dans cette parodie de film policier musclé, le petit Mam joue à contre-emploi le rôle d’un garde du corps et use bien sûr de méthodes de combat peu orthodoxes… Au fil d’une intrigue très dynamique (course-poursuite tout nu autour du monument de la Démocratie, pet, arrestation…), de nombreuses personnalités s’invitent à l’écran et se taquinent avec de petites blagues privées. Ainsi le richissime premier ministre Thaksin Shinawatra joue un habitant d’un quartier pauvre, tandis que Tony Jaa (la vedette athlétique de Ong Bak) retrouve un instant son coéquipier Mam. Seul regret à l’ensemble, le langage très vulgaire nuit à la finesse de l’écriture et à l’originalité de l’interprétation.

Bangkok 2005 a aussi comporté son lot de films d’aventures, des œuvres américaines pour la plupart. Dans une rétrospective consacrée à Oliver Stone, Alexander (2004) réécrit, à grands coups de numérique, l’histoire d’Alexandre le Grand. Toujours aussi attentif au style, Stone plonge à cœur joie dans les batailles (peuplées de figurants créés sur ordinateur), dans les hallucinations du pouvoir et de la violence, dans la fièvre des conquêtes au-delà du monde connu. En revanche, l’évident parti pris d’un Alexandre homosexuel tient moins bien, plombé notamment par le personnage ridicule de sa mère (Angelina Jolie à l’accent incompréhensible). Mais en résumé, par ses costumes, sa structure et son rapport à l’Histoire, Alexander rappelle beaucoup Gladiator de Ridley Scott, comme la réponse d’un grand studio à un autre.

Film d’aventures sud-américain, Carnets de voyage, du Brésilien Walter Salles, trouve d’entrée le bon rythme. Histoire pétaradante de jeunes routards à travers l’Argentine, le Brésil, le Chili et le Pérou, cette adaptation libre des carnets de voyage de l’étudiant en médecine Ernesto Guevara (le futur Che, parti pour l’été sur la moto d’un ami) traite avec bonheur de l’adolescence de ses deux héros. Les magnifiques paysages sont filmés de main de maître et à bon escient, en rapport avec le regard sur le monde des protagonistes (marqué notamment par une embrouille sentimentale dans un bar au Chili, et par la découverte de l’usurpation des mineurs andins). Au fil de ce voyage éclairant, le talentueux Gabriel Garcia Bernal compose un jeune homme intéressant et non pas une graine de révolutionnaire — à l’inverse du portrait monolithique d’Alexander.

Dans le genre fantastique, il faut retenir le maintien des films de fantômes, un courant toujours populaire en Asie. Ainsi, Spirits, du Vietnamien Victor Vu, relie adroitement trois histoires originales de mauvais esprits.

L’ambiance effrayante est réussie, en grande partie grâce à la bande-son. Un peu répétitif, le jeune réalisateur reprend dans chacune des trois parties la formule du huis-clos obscur, habité par quelques ombres mystérieuses… Mais le film de Victor Vu s’impose comme une œuvre originale, à la fois moderne et respectueuse du romantisme vietnamien traditionnel (du moins dans le premier tiers du film, où dans l’hôtel abandonné résonne l’étrange chœur mélancolique d’un écrivain, de ses amours, réels ou de fiction, et de sa muse).

Sous le seul flot de larmes déversé par The Letter, de la Thaïlandaise Pa-Oon Chandrasiri, la source de cinéma à l’eau de rose ne risque pas de se tarir. Succès critique et populaire, ce mélo inspiré d’un film coréen du même nom distille un féminisme subtil et intelligent. La réalisatrice modernise une histoire d’amour toute simple, en construisant d’abord un rêve pittoresque pour son actrice principale (la brillante Anne Thongprasom, jeune comédienne d’origine française). Puis elle pose avec délicatesse les ressorts dramatiques, les tend sans forcer et donne au film le rythme, les dialogue justes pour supporter une lourde charge émotionnelle et mouiller bien des mouchoirs. A noter, la musique discrète mais touchante du compositeur Boyd Kosiyabong, grande figure de la pop thaïe.

Enfin, dans le genre du film de combat, bien relancé par la belle carrière de Ong Bak, Born to Fight effraie. Après une entrée classique digne d’un film policier de série B, le film devient ultra violent, puis nationaliste et même paramilitaire… Un groupe de sportifs d’élite (l’équipe nationale de Thaïlande ou sa réplique) vient distribuer des dons dans un village pauvre du Nord, près de la Birmanie (vieil ennemi des Thaïs). Surgit un commando terroriste (anonyme, sans doute pour mieux les assimiler aux séparatistes du Sud, sinon aux Birmans), et débute une longue tuerie semblable à un jeu vidéo, filmé comme tel, sur fond de techno uniforme (par «Atomix Clubbing Studio»). Les sportifs mettent leurs techniques et leurs forces au service du combat incessant et généralisé — même les enfants peuvent souffrir mano a mano avec les grands. Ce Born To Fight de 2004 (nouvelle version d’un film du même auteur, Panna Rittikrai, un vétéran du film d’action) comprend des cascades de très haut niveau, très dangereuses, très dures… Jusqu’à l’explosion nucléaire finale, le savoir-faire des combattants vifs comme l’éclair (en action puis en décomposition sous les coups terribles de leurs assaillants) crève littéralement les yeux. A ce titre, l’acteur Dan Chapong paraît comme possédé, emporté par le crescendo de violence… En conclusion, ce film d’action record en Thaïlande, au fort potentiel international, présente le risque majeur d’encourager au fascisme, tant il simplifie et glorifie la guerre. A éviter donc.

En dehors des sentiers battus, Café Lumière, du Chinois Hou Hsiao-Hsien (Les Fleurs de Shanghaï, Millenium Mambo), a bien de quoi régaler les cinéphiles… et dérouter plus d’un spectateur. Ses plans profonds, ses thèmes riches, sa mise en scène subtile ne desservent pas vraiment une intrigue dure à suivre. A travers le quotidien d’une jeune femme de Tokyo, Hou Hsiao-Hsien rend surtout un magnifique hommage formel au maître japonais Ozu.

Encore plus atypique, et de toute beauté, Princess of Mount Ledang s’avère un authentique chef-d’œuvre du cinéma malaisien.Cette adaptation d’un conte du XVe siècle, du temps de la grandeur de Malaka, offre vraiment du grand spectacle, en mêlant légendes, danses et art martial traditionnel (sila). L’opulence des moyens (avec un budget record) n’empêche pas le metteur en scène Saw Teong Hin de s’attacher au respect de l’histoire et de la culture nationales.

Concentrées sur quelques personnages (la princesse Gusti Putri, le guerrier Hang Puah et le sultan de Malaka), l’action et surtout la magie fondent dans un tourbillon de cinéma les scènes de combat, les rencontres, les grandes déclarations d’amour ou de malédiction…
Du jamais vu ! Film le plus impressionnant du festival, Princess of Mount Ledang a pourtant vu le premier prix dans la catégorie sud-est asiatique lui échapper au profit d’une autre œuvre malaisienne, The Beautiful Washing Machine. Glacée, lente, étrange, cette fable de l’autodidacte James Lee joue aussi de magie, et d’humour noir, pour critiquer le consumérisme et la solitude des employés de bureau de Kuala Lumpur… Une nuit dans un condominium, une machine à laver se transforme en jeune femme muette et docile. Le hasard la mène alors d’un homme à l’autre, sans grande chance d’avenir...

 

bangkok8.jpgVisions

En général, le palmarès a beaucoup surpris, si calqué sur celui des Golden Globes (pré-Oscars) précédant, avec pour meilleure actrice la radieuse Américaine Annette Bening dans Being Julia (ex-aequo avec Ana Geislorova dans Zelary), et avec pour meilleur film Mar Adentro de l’Espagnol Alejandro Amenabar. Evénement dans les années 80 en Espagne, le combat du tétraplégique Ramon Sampedro pour le droit à l’euthanasie ne donne en fait qu’un film d’amour larmoyant sous les violons et les vieilles photos, et à l’histoire d’une faiblesse étonnante. Au point de vue juridique, Amenabar ne propose aucune solution. Sur le thème rebattu de l’homme et la maladie, le cinéaste ibère parvient tout de même à donner son coup de patte. Pour lui, le monde tient aux visions, et donc le destin de Sampedro aussi. Ainsi, le présent du film étant la vieillesse de Sampedro, Amenabar revient sur l’accident du héros, 30 ans plus tôt, et redonne clairement à voir le plongeon fatidique, au moment où la mer se retire. Il explique la faute de concentration de Sampedro par la vue d’une jolie fille sur la plage.

Puis, sous l’eau, le jeune homme au cou brisé revoit sa vie défiler devant ses yeux livides. De plus, quand l’avocate du vieux Sampedro lit ses mémoires, elle croit croiser les regards du jeune Sampedro, s’en émeut et en tombe amoureuse… Ainsi avec Mar Adentro, Amenabar le visionnaire ne s’écarte pas tellement du fantastique si présent dans ses films précédents. Les rêves de marche et d’envol du tétraplégique renvoient au même goût du mystère que dans Les Autres et Ouvre les Yeux. La découverte principale de Mar Adentro se trouve plutôt parmi les acteurs de second rôle, en particulier chez Mabel Rivera (la belle-sœur fière et dévouée). La performance de Javier Bardem en Ramon Sampedro lui a valu à Bangkok un prix d’interprétation masculine sans surprise.

France

Un tel palmarès se veut sans doute autant en phase avec les académiciens du cinéma américain qu’avec le public. Ainsi le jury a prolongé jusqu’en Extrême-Orient la marche triomphale des Choristes. Le réalisateur Christophe Barratier a obtenu le prix de la mise en scène, ex-aequo avec le génial Park Chan-Wook (Old Boy). Surprenante victoire à l’extérieur d’un film au style vieille France, sans grande prouesse technique, cette reconnaissance ne suffira sans doute pas à unir dans l’admiration une critique nationale très mitigée. (Et un «Oscar» n’y changerait sans doute pas grand-chose…) A Bangkok en tout cas, l’humour de Jugnot, la blondeur des enfants et la simplicité du scénario ont apparemment plu aux spectateurs venus en masse pour rire et ou sourire à ce spectacle déjà vu par près de neuf millions de Français.

Du cinéma national montré à Bangkok, mieux vaut retenir la rétrospective consacrée à Olivier Assayas. Cette sélection de quatre long-métrages a notamment permis de rappeler l’inventivité, l’énergie et l’éclatante nouveauté d’Irma Vep (sorti il y a neuf ans déjà) et de montrer l’un des meilleurs films français de la décennie en cours, Les Destinées sentimentales.

Tous deux marqués personnellement par une expérience de cinéaste au Cambodge, Bertrand Tavernier et Patrice Leconte sont revenus, pour le festival, dans la région de leurs derniers films (intitulés respectivement Holy Lola et Dogora - Ouvrons les yeux). A les écouter, leurs démarches ont en commun de se confronter à l’étranger totalement (d’un point de vue artistique), sans jamais donner dans «le tourniquet de cartes postales» abhorré par Patrice Leconte. Il s’agit selon eux de restituer un peu d’une autre culture, dans des œuvres très différentes (histoire d’un couple d’Auvergnats venus à Phnom Penh en quête d’adoption pour Tavernier, visions de la vie quotidienne au Cambodge montées sur une musique symphonique pour Leconte). Armés de ces bonnes intentions, les réalisateurs ont défendu leurs choix de représentation du Cambodge moins qu’ils n’ont présenté leurs produits comme des hommes d’affaires apparemment distants et intéressés. En deux entretiens (avec la presse, pour Leconte, avec le public après projection, pour Tavernier), ces deux vétérans du cinéma français ont en fait laissé une impression désagréable. Il faut peut-être mettre sur le compte de la fatigue et du dépaysement leur air tantôt méprisant, tantôt capricieux.

Holy Lola s’inscrit comme une oeuvre mineure dans la filmographie de Bertrand Tavernier. Difficile de croire au couple formé par Jacques Gamblin et Isabelle Carré, de regarder l’exposition constante de leurs prises de tête et de leur nombrilisme tandis que le traitement du point de vue cambodgien, léger et manipulateur, a suscité des critiques de la part des expatriés. Emouvant, serti de scènes très bien filmées, Holy Lola brille plutôt par ses seconds rôles, et en particulier Bruno Putzulu, vivant et naturel au milieu de personnages ampoulés. En effet, le scénario colle presque trop bien à son sujet — les tourments de l’adoption à l’étranger. Tavernier se vante même d’avoir inspiré, par Holy Lola, une réforme de la loi à cet égard.

Mais son film de législateur est écrit comme un dossier snob du Nouvel Observateur. Les problèmes intimes sont déchargés sur le spectateur, et la rencontre, le choc culturel, trop vite expédiés. En somme, Bertrand Tavernier paraît bien plus à l’aise pour tourner des histoires de France.

Peu vu en France, Dogora (Ouvrons les yeux) a pour sa part bénéficié à Bangkok d’un très bon bouche-à-oreille. Patrice Leconte explique cette oeuvre très personnelle par sa réaction à une musique d’Etienne Perruchon, véritable «scénariste» du film. Plus qu’un regard français sur le Cambodge, il s’agit d’un long-métrage expérimental oriental (une symphonie d’Europe de l’Est sur des images d’Asie du Sud-Est), qui peut laisser rêveur…

Entre cinémas d’Europe et d’Asie du Sud-Est, les échanges ont tendance à se multiplier, même sans un pont large et solide. La meilleure entreprise de construction d’un tel pont, s’intitule My Space. Ce film de fin d’études signé Wittit Kumsakaew et Ritthichai Siriprasitpong (de l’université Thammasat de Bangkok) traite de l’amour platonique entre une étudiante en médecine (prometteuse Patchara Buranawimonwan) et un jeune photographe, dans un style européen très bien repris.

 

En dépit du thème convenu, trop souvent illustré par des promenades dans un parc et par un même air lent au piano, les réflexions implacables et les images très soignées donnent à voir le meilleur de la jeunesse. Remarquable projet étudiant, studieux mais bourré de naturel, ce surprenant My Space fourmille de bonnes idées de mise en scène. Boudé par le public thaïlandais en 2004, ce film ambitieux ajoute pourtant une belle note d’espoir au grand tableau du festival de Bangkok 2005.

Francois Cavaillès est journaliste. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa au Canada, il couvre aujourd'hui l'Asie du Sud-Est et enseigne le francais a l'université Chulalongkorn de Bangkok.

www.bangkokfilm.org

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