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Chronique sociale au futur de l'indicatif

loiduplusbeau3.jpgLa loi du plus beau
Christophe Lambert
Autres Mondes, Mango, 2004

(par B. Longre)

En tant que genre, l'anticipation vise avant tout à poser des questions qui ont une résonance contemporaine, une façon détournée, mais qui ne trompe personne, de dénoncer certains comportements politiques ou sociaux et leurs dérives, en les amplifiant, parfois sur le mode de la caricature. C'est le thème de l'apparence qu'a cette fois retenu Christophe Lambert, auteur de romans d'anticipation et de science-fiction pour la jeunesse depuis 1997.

La loi du plus beau nous projette vingt ans en avant, dans un monde urbain qui ressemble beaucoup à celui que nous connaissons (hormis quelques gadgets amusants ou autres inventions technologiques très vraisemblables) : libéralisme, chômage, difficultés sociales, etc. ; des données certes accentuées par les discriminations physiques institutionnalisées par le gouvernement : le secrétariat d'État à l'Esthétique a en effet imposé un classement intitulé «l'échelle d'Apollon», à partir duquel les individus sont étiquetés, dès l’enfance, selon leur "beauté".

Les critères, somme toute très relatifs, paraissent plutôt cocasses, et on pourrait presque en rire s'ils ne rappelaient la dictature esthétique qui sévit déjà aujourd'hui (on pourra relire un article éclairant paru dans Libération le 4 octobre dernier, intitulé "Belle gueule, belle paye") , alimentée, entre autres, par le monde de la mode et du spectacle, par la télévision, mais aussi par certains magazines "féminins" : ces derniers, sous couvert d’ouverture d’esprit et de libération des mœurs, ressassent les mêmes clichés, les mêmes conseils éculés depuis des décennies, faisant de leurs lectrices les victimes consentantes d’un système totalitaire (qui fait le jeu, entre autres, du patriarcat) que l’on n'ose contredire… Des publications qui servent en tout cas habilement la cause de la publicité, de l’argent et du superflu. Bref, on les voit sans mal reprendre à leur compte l’échelle d’Apollon et librement collaborer au système inventé par Christophe Lambert… Ainsi, vous appartenez à la catégorie 5 de ladite classification si vous êtes (pour une femme) blonde, aux yeux clairs sur peau mate, que votre nez est fin, droit et retroussé (mais surtout pas en trompette), votre bouche sensuelle (une caractéristique, il est vrai, scientifiquement mesurable), que vous possédez une fossette au menton, que vos seins sont fermes et volumineux, vos fesses rebondies (mais sans cellulite), et que vous mesurez entre 1m 70 et 1m 80...

Même chose, bien entendu, pour les hommes, qui n'échappent pas au diktat de la beauté surfaite, artificielle, sans charme... car sans défauts. Ces critères sont, contre toute attente, pris au sérieux par… les chefs d'entreprise (le Medef n’est pas loin) qui, encouragés par le gouvernement, sélectionnent désormais leurs salariés sur cette base ; et si, comme Karol Spengler, mère "célibataire" (premier tort), polyglotte et titulaire d'un Master de tourisme, à la recherche d'un emploi, vous appartenez à la catégorie 3 ("individu au physique moyen", deuxième tort), vous comprendrez bien vite qu'il faudra vous contenter d'un poste précaire au fast-food du coin... "La nature m'a dotée de ce que j'appelle «un physique à géométrie variable». Certains jours, bien arrangée, bien maquillée, j'attire les regards. D'autres fois, je suis tout simplement horrible." En bref, malgré sa persévérance et sa lucidité, Karol ne trouve aucun poste correspondant à ses compétences ; elle prend peu à peu conscience de son impuissance face à ce qu’elle nomme la "beautécratie" : "Je dois me rendre à l'évidence : mes études ne servent à rien. La première potiche venue a plus de chances que moi de trouver une place !"

Un jour où la colère l'emporte, elle rencontre Momo, un gentil garçon obèse (un catégorie 2, "individu au physique médiocre") qui lui propose de rejoindre un groupe de dissidents que l'échelle d'Apollon révolte, et qui sont résolus à la combattre : "On doit ouvrir les yeux de nos contemporains, provoquer un débat salutaire. Pour cela, nous allons nous servir des médias." déclare Luther, fondateur du mouvement Héphaïstos. Tobias, cofondateur, explique : "On doit se concentrer sur l'opinion publique, faire comprendre aux gens que les modèles qu'on leur impose sont bidons. Pour tout le monde, beauté égale symétrie, mais c'est complètement idiot!" Karol, de son plein gré, rejoint leur combat clandestin, entre son travail au McBurger et les quelques heures passées auprès de son fils Zoltan, 10 mois. Mais bientôt, les choses se compliquent...

Ce roman palpitant peut se lire pour le simple plaisir de l'aventure, et ce qui arrive à Karol est certainement peu banal ; mais au-delà du suspense habilement entretenu, La loi du plus beau a bien d'autres objectifs : civiques et humains, en particulier ; à travers l'histoire de Karol et celle de la lutte plus ou moins chaotique du groupe Héphaïstos, domine la critique d'une société démesurément consumériste et des débordements engendrés par un capitalisme sauvage, et l'on y perçoit l'apologie déguisée de la désobéissance civile (clin d’œil à José Bové) et de la résistance pacifique, qui condamne toute forme de violence. De même, cet ouvrage permettra à certains adolescents de réfléchir à la tyrannie du "paraître" (qu'ils vivent souvent plutôt mal), à la façon dont la publicité tend à formater les individus et les goûts dans les sociétés occidentales. Christophe Lambert dit s'être inspiré, entre autres, d'un ouvrage sociologique dans lequel le débat est approfondi : Le poids des apparences de Jean-François Amadieu (Odile Jacob, 2002). En postface, il s'adresse plus directement au lecteur et l'avertit : "la situation décrite dans mon histoire relève du scénario-catastrophe : néanmoins, prenons garde de ne pas nous réveiller un jour dans une société où le physique nous positionnerait d'office dans une « France d'en haut » ou «d'en-bas », selon les critères esthétiques du moment !" Bref, et sans trop insister sur les qualités stylistiques de l'ouvrage (plutôt médiocres) et sur son dénouement (particulièrement hâtif, c'est dommage), La loi du plus beau est un ingénieux roman dont les prises de position sont louables, une saine lecture grâce à laquelle le jeune lecteur devrait pouvoir à la fois se divertir et réfléchir..

http://www.editions-mango.com/

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