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Quand la littérature s'immerge dans les faux-semblants du réel

La Diffamation
Christophe Dufossé
Denoël, 2004

(par B. Longre)

A première vue, rien que de très ordinaire : une petite ville de province relativement paisible, Amboise, un couple uni, Anna et Vincent et leur fils de quatorze ans, Simon. Anna, enseignante en sociologie à Tours, entame une année sabbatique pour rédiger un ouvrage spécialisé ; elle semble satisfaite de cette pause, qui lui permet de consacrer un peu de temps à son fils Simon, un enfant précoce et solitaire - un isolement qui concerne aussi Vincent et Anna : "Nous n'arrivons pas à apprécier des gens avec suffisamment d'assiduité. Bâtir notre existence sur un petit nombre d'êtres humains a été notre choix dès le départ et nous en sommes très heureux." Vincent est employé dans une petite agence immobilière, mais son travail le rend soucieux — un remaniement de personnel semble être en cours depuis que le fils du directeur a repris l'affaire.

La vie quotidienne d'Anna est ainsi rythmée, entre son mari ("un être rayonnant et chaleureux"), son fils Simon, et ses travaux : elle a aménagé un petit bureau qui lui donne cependant l'impression d'être "prise au piège"; un enfermement volontaire qui lui pèse. Dans le même temps, le comportement de Vincent évolue de manière inattendue et Anna a l'impression qu'ils s'éloignent irrémédiablement l'un de l'autre (comme "de parfaits étrangers, nous dirigeant vers la tombe dans ce même mutisme") ; une idée qu'elle garde pour elle, par négligence ou lassitude ("Il y a, chez Vincent, des choses que je n'ai plus envie de savoir. Une certaine fatigue de l'intimité." avoue-t-elle.). Ces derniers temps, elle paraît de plus en plus repliée sur elle-même, démesurément sensible aux choses qui l'entourent et la submergent, tout en l'angoissant : des petits détails qu'elle remarque davantage, des aspects de l'ordinaire qu'elle découvre ; paradoxalement, son penchant pour l'isolement (qu'elle illustre par une belle citation tirée de Jane Eyre) ne lui convient plus : "Mon inaction m'étourdit, détache chacun de mes gestes dans une qualité inconnue de silence. J'erre toute la journée dans la maison..." Son oisiveté relative et sa nouvelle disponibilité intellectuelle lui imposent d'être sur le qui-vive et le fait de quitter, même temporairement, le monde des idées et de la recherche universitaire l'incite à penser que "les intellectuels sont toujours paralysés par l'impression qu'ils n'accrochent pas à la vie réelle." Est-elle entrée dans ce qu'elle appelle "la vraie vie" ? Ou bien tout est-il trop inconsistant pour être réel, ou encore trop palpable pour être de l'ordre de la fiction ? Parfois, déformation professionnelle oblige, Anna retrouve quelques-unes de ses habitudes de sociologue et elle se pose "observatrice passéiste" des "conduites de vie" des autres - en témoin d'un univers extérieur qui ne la touche pas ; une expérience dont elle retire une jouissance étonnante (lors du rituel des courses du samedi par exemple), une objectivité qu'elle ne possède pas quand elle se retrouve confrontée au mal-être de son mari ou aux accès de violence de son fils.

Pivot du roman, l'articulation invisible entre réel et irréel ne cesse de faire surface dans le discours complexe de la narratrice, qui décidément semble bel et bien perdue, submergée par ce trop-plein soudain de réalité et par sa propre logorrhée, élaborée à partir de faits réels (du moins dans le cadre de l'intrigue fictive...) mais aussi de multiples impressions, sensations ou sentiments qui tous semblent se contredire les uns les autres. La ville d'Amboise, remarque-t-elle, semble nier la notion de réel, préférant sommeiller dans son rassurant confort petit-bourgeois plutôt que de s'extraire de cette vraie-fausse réalité... La sensation de ne plus appartenir au monde concret se fait grandissante et le sentiment de déréalisation s'amplifie. A travers l'évocation de l'inertie d'Anna, l'on repense à la paralysie contagieuse qui affecte les Dubliners de James Joyce, et l'immobilité dublinoise s'apparente à celle d'Amboise - incarnation d'un univers provincial hostile et propice à la rumeur...

Les transformations qui affectent la narratrice sont imperceptibles et glissent le long de ces pages impressionnistes : l'auteur capture à merveille l'épaisseur du réel ou, plus précisément, les sensations subjectives d'un réel qui échappe, en fin de compte, à la narratrice, de la même façon qu'elle croyait connaître son mari ("je me suis persuadée au fil des années que Vincent et mon père ne pouvaient rien dissimuler derrière une façade aussi simple.") - un leurre de plus que lui a renvoyé sa propre perception du réel. La confusion d'Anna dissimule une défection plus grande encore, celle de Vincent, qui se perd lui-même, mais que nous ne pouvons observer autrement qu'à travers les yeux de sa femme ; un sort littéraire bien ingrat pour ce personnage pourtant essentiel, mais le procédé dépouille volontairement le lecteur de son objectivité, l'entraînant dans le sillage d'une femme incapable d'interpréter les signes que lui renvoient les événements. La narration épouse les flottements psychiques et/ou le morcellement intime d'Anna, mais le récit conserve cependant des semblants de cohérence et une plaisante lisibilité.

Exploration du réel, de sa texture, de sa malléabilité et de sa capacité à se dérober à nous dès le moment où nous croyons l'avoir palpé, La diffamation est un roman qui soulève plus de questions qu'il ne propose de réponses et c'est tant mieux. En filigrane, au-delà de l'intrigue (bien mince en surface), le roman interroge aussi la façon dont l'écriture peut retranscrire plus ou moins fidèlement les pensées nécessairement subjectives d'un personnage fictif et exprimer le mouvement d'une pensée singulière (l'emploi du présent de l'indicatif est-il par exemple suffisant pour donner l'illusion d'un temps narratif simultané à l'acte de lecture ?). L'heure de la sortie, précédent roman de Christophe Dufossé, mettait sur le devant de la scène narrative une autre âme solitaire et les deux ouvrages comportent des similarités naturelles (mêmes angoisses existentielles, fine introspection d'un personnage en huis-clos avec lui-même), quoique La diffamation laisse une saveur d'inachevé : une aventure à côté de laquelle nous serions passés sans la voir ; quand Anna revient sur son inadéquation et son incapacité à mesurer l'ampleur du drame qui s'est joué, elle parle d'une atmosphère "si réelle, si lourde. Les gens étaient pour une fois ce qu'ils paraissaient être. L'histoire était donc vraie, nous l'avions bien vécue ; quelque chose était arrivé."

du même auteur : L'heure de la sortie (Denoël, 2002)

http://www.denoel.fr

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