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06/12/2004

Pudeurs du bernard-l’hermite

ortlieb3.jpgCarnets de Ronde
Gilles Ortlieb
éditions Le Temps qu’il fait, 2004
collection Lettres du Cabardès

 

(par Jean-Baptiste Monat)

 

Certaines voix graves, certains murmures même, portent plus loin que les cris d’hystérie. Les Carnets de ronde de Gilles Ortlieb (auquel Le Matricule des anges consacre un précieux dossier dans son numéro de novembre-décembre 2004) souffriront peu, dès lors, d’avoir paru en septembre, au cœur de la « rentrée littéraire ».

 

Le livre rassemble sept textes sans lien apparent, inédits ou secondes versions de publications en revues (dans L’animal, Rehauts, Poésie 2001 et Théodore Balmoral), tous d’une longueur équivalente et d’une grande cohérence de style. Pourtant, nulle narration suivie, nul thème constant ou figure imposée : l’auteur exploite ce genre indéfiniment extensible du carnet pour nous promener, d’une randonnée dominicale le long de la Moselle (Dimanche fleuve) à l’angoisse citadine des logements vides (Déménager), avec toujours la même singulière musique au creux de l’oreille. Musicien, il faut que notre poète le soit à sa façon pour relever avec autant de justesse ces airs diffus du quotidien, ces « rires à l’étage en dessous », ce «transistor lointain, à peine audible », ce « froufroutement ténu d’un papillon captif se heurtant contre l’abat-jour du plafonnier». Les pages de Gilles Ortlieb foisonnent de ces bruits, de ces gestes rares qui en tous lieux promettent un étonnement jubilatoire. L’on aime voir notre narrateur tomber en arrêt devant le va et vient d’un chantier, en proie à « ce réel, quoique difficilement explicable, plaisir éprouvé à voir déverser une pelletée « réussie », débordante, dans une benne dont le conducteur d’engin égalise ensuite le contenu avec des délicatesses d’oursonne toilettant son rejeton. »


Le visage d’une mélancolie toute contemporaine se dessine d’autant plus nettement que l’auteur ne dédaigne pas confronter son écriture aux réalités les plus prosaïques de notre monde. Le texte Notes de Service, évocation — comme son nom l’indique — de la vie de bureau, éclaire quelques troubles de l’époque, misère des relations sociales, misère du langage bien sûr ( « le groupe de travail ad hoc n’a pas l’intention de légiférer en l’espèce »), mais pointe encore ce rien irréductible qui échappe à l’uniformisation complète des vies humaines : la dignité face à la mort, par exemple, et surtout la présence de beautés devinées sous la routine : « petite pyrotechnie domestique : la gerbe d’étincelle de la cigarette que P. écrase périodiquement, (…) contre le rebord intérieur de sa poubelle métallique. »

 

Rien d’anecdotique ou de résigné cependant : des brèches, au contraire se creusent dans l’ordre du réel, transformant les « rondes » en évasions répétées. Le texte se plaît à prendre corps dans un entre-deux temporel, «mi-septembre mi-octobre», en des lieux vagues, une «arrière-cour», «un pays caché, parallèle, une topographie pour intime» : l’indétermination du repérage préserve sa liberté à l’errance. En outre, soulignant l’enchâssement des différentes unités de structure du texte, la forme du « carnet » mime le mouvement paradoxal des regards du poète : on trouve l’extraordinaire en traversant l’ordinaire. Ainsi, les textes qui composent le livre se décomposent très nettement en paragraphes, le paragraphe se construit autour de notations brèves, et au fond de la notation palpite l’image lumineuse, le mot juste ou la métaphore inattendue. Celle qui fait, de quelques vaches devinées sous la lune « un linge clair mis à sécher pour la nuit.», de la pudeur du poète une «vulnérabilité de bernard-l’hermite délogé». L’écriture devient avec elle une cavale sans fin. Ces pages ont d'ores et déjà trouvé un refuge idéal à l’enseigne des « Lettres du Cabardès », collection que dirige Jean-Claude Pirotte au Temps qu’il fait. Or chaque refuge est une chance, «tant que le changement d’adresse n’est pas définitif»

 

 

http://www.letempsquilfait.com

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