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  • Résonances théâtrales

    Matéi Visniec

    Du pain plein les poches et autres pièces courtes
    Actes Sud – Papiers, 2004

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Ce recueil rassemble quatre pièces des années 1990, la première traduite du roumain par Virgil Tanase, les trois autres directement écrites en français. Un ensemble qui pourrait paraître de prime abord artificiel, mais dont la lecture permet de déceler l’unité, une unité qui résulte de caractéristiques tenant à la fois de la sobriété dramaturgique (décors discrets, petit nombre de personnages), des résonances intertextuelles (Beckett au premier plan, mais pas seulement), des jeux de miroirs, de doubles, de mise en abîme du théâtre, et des leçons de dérision, voire de désespoir que dispense cette lecture.

    Du pain plein les poches met en scène deux hommes dont l’esquisse nominale se réduit à un accessoire (« chapeau » et « canne »), et un chien invisible (mais parfois audible), puisqu’il est tombé au fond d’un puits. Le dialogue autour du puits (faut-il secourir la bête, et si oui comment et avec qui, sinon pourquoi et qu’en résultera-t-il ?), tour à tour amical, vindicatif, absurde, argumentatif, rassurant… tourne à la fable politique, sociale, humaine. La richesse symbolique de la pièce multiplie les possibilités de lecture, de l’histoire ancienne à l’actualité, et sa portée est celle d’une véritable tragi-comédie, dont la trame s’adapte à toute situation.

    Le titre suivant, Le dernier Godot, est transparent, mais la pièce a l’épaisseur et la complexité du théâtre dit « de l’absurde ». Le postulat de départ repose sur une double anomalie (ou une double audace) : Godot est enfin arrivé, on n’a plus à l’attendre, et Beckett est devenu un personnage fictif ; tous deux se mettent à ressembler à Vladimir et Estragon, cherchent des preuves de l’existence, des traces d’identité, constatant la mort du théâtre (et ainsi de l’homme, toujours en représentation). Pourrait-on qualifier Le dernier Godot de suite d’En attendant Godot ? Réponse ambiguë, ou non-réponse, puisque la pièce de Visniec finit comme celle de Beckett débute…

    Plus audacieusement encore, L’araignée dans la plaie renvoie au Nouveau Testament, précisément aux derniers instants du Christ en croix, entouré des deux larrons. Ceux-ci, effrayés par une araignée qui menace de monter vers eux, sollicitent les interventions miraculeuses de leur illustre compagnon d’agonie. Il ne peut que manifester son impuissance, et lancer son fameux « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Dérision absolue et pathétique, ce sont les deux larrons qui, dans un geste trivial et désespéré, tout simplement humain, tenteront de protéger de l’araignée de la mort le « minable bavard » en qui ils auraient voulu croire.

    Avec Le Deuxième Tilleul à gauche, triomphe le « théâtre dans le théâtre », démontant les mécanismes de l’illusion. En deux actes rigoureusement parallèles et complémentaires, un homme et une femme font croire à un compagnon-spectateur (et par la même occasion se font croire à eux-mêmes) qu’ils sont maîtres des faits et gestes de leur vis-à-vis. Marionnettistes manipulés, ils mettent en avant les renversements cause-effet / effet-cause, que l’on peut appliquer aussi bien au spectacle théâtral qu’à celui de la vie.

    Car c’est bien là l’un des mérites importants de l’art de Matéi Visniec : son écriture traduit à coup sûr une parfaite maîtrise du théâtre, qui plus est du théâtre moderne, utilisant les acquis du passé pour mieux en démonter les procédés, faisant intervenir des personnages en quête d’eux-mêmes, ne se berçant pas d’illusions et ne se privant pas de faire « réfléchir » le langage scénique sur lui-même, et ainsi de faire réfléchir le spectateur sur ce qu’il voit et entend. Mais surtout, c’est de la littérature, celle qui met l’homme devant lui-même, devant ses mensonges et ses vérités : de la littérature de tous les temps.

    http://www.actes-sud.fr