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04/05/2004

Cauchemar à l'américaine

wojnarowicz1.jpgAu bord du gouffre
David Wojnarowicz

Traduit de l'anglais par Laurence Viallet
Collection Désordres, Le Serpent à Plumes, 2004
parution en 10-18 septembre 2005

(par B. Longre)

« Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps »

Cet ouvrage regroupe des textes fulgurants signés David Wojnarowicz, écrivain (mais aussi artiste peintre, vidéaste, performer etc.), mort du Sida en 1980 : des récits aux allures d’un On the Road des années 8O, à travers une amérique (notons la minuscule initiale) démythifiée ; des fragments de prose poétique où jouissance et violence se rejoignent inlassablement (on pense par instants aux Journaux du dramaturge britannique Joe Orton, qui vivait son homosexualité - encore punie par la loi à l'époque - comme un délinquant), l’auteur paraissant écartelé entre le désir de provoquer et celui de faire partager ses cauchemars les plus fous, les plus réalistes aussi. Ainsi, Au bord du gouffre se présente d'abord comme une visite guidée atypique à travers les "u.s.a.", l'auteur mêlant poésie déjantée et anarchisme lucide pour mieux témoigner de son dégoût envers son pays : un style qui se fait souvent photographique, une suite de clichés renversés jouant sur les ombres et la lumière dans des descriptions presque hallucinatoires, une outrance à la Antonin Artaud et une écriture sous influences de toutes sortes… Quelques pans de son intimité nous sont dévoilés, ses souffrances d’enfant maltraité (battu, violé, fugueur, etc.), ses rencontres sexuelles avec des inconnus, ses voyages dans l’amérique «profonde» (comme « Dans l’ombre du rêve américain »), et la maladie qui l'affaiblit.


wojnarowicz5.jpgAu bord du gouffre nous ouvre les portes d’un monde certes terrifiant mais où l’horreur est le plus souvent transfigurée par la poésie de l’écriture et les libertés syntaxiques ou lexicales que s'autorise Wojnarowicz ; dans le même temps, se met en place le portrait d’un éternel révolté, d’un iconoclaste dont la violence sourde contre « l’usine à tuer américaine » émerge à chaque page. L’on passe ainsi d’expériences intimes à des textes ouvertement politisés, dans lesquels Wojnarowicz dénonce sans relâche la noirceur du monde et les dysfonctionnements d’un système qui n'a de démocratique que le nom.

Ainsi, il dresse par exemple une liste noire («Notes de synthèse sur les sept péchés capitaux») des politiciens et des bureaucrates new-yorkais ayant refusé de mener des actions visant à endiguer l’épidémie du Sida et/ou ayant tenu des propos ouvertement homophobes. Wojnarowicz s'impose comme un chantre de la subversion, « Un pédé en Amérique » qui nous conte dans les moindres détails ses penchants sexuels et ses expériences furtives ou déchirantes, ses rêves ou ses fantasmes – une voix de la contre-culture états-unienne que l'on souhaiterait pouvoir entendre davantage en ces temps agités ("hystériques" selon l'écrivain) : "L'intolérance a été érigée au rang de politique aux états-unis. nos "représentants" élus ont concocté un système symbolique infaillible fondé sur une morale préhistorique, conçue par d'autres hommes en d'autres temps..." s'insurge-t-il.

De même, il examine ce derrière quoi les politiciens se réfugient pour justifier leur incompétence : "Par le recours à l'embargo économique, les u.s.a. affament des populations entières (...) Les atermoiements de washington d.c. engendrent des massacres et de la misère dans le monde entier et permettent aux gouvernants de proclamer que si le système a failli, c'est à cause des attaques qu'il a subies." - des propos écrits bien avant le 11 septembre... Wojnarowicz ne perd pourtant pas son esprit combatif et toujours il avance dans ses réflexions, avec pour seules armes l'art et le langage : " Mais bien que je sois né au sein d'une société corrompue, je ne capitule pas lorsque les paravents moraux sont déployés. Moi aussi je peux forger ma propre morale. (...) Puisque l'essence même de mon existence a été proscrite (...) je n'ai d'autres choix que de me soustraire à l'emprise du gouvernement et de la religion."

On pourrait croire que David Wojnarowicz se pose comme un grand pessimiste et que son discours virulent se contente de soulever des problèmes et de dévoiler le chaos du monde ; et pourtant, il ne semble jamais se départir d'une espérance qui l'aide à développer un individualisme forcené et salvateur, visant à endiguer les menaces de l'entropie et l'insupportable passivité des masses. « Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps » repète-t-il sans relâche dans son Post-scriptum, un carpe diem personnel dans lequel on lit une urgence poétique qui se débat avec bravoure avant que le néant ne l'engloutisse.

Au bord du gouffre est publié dans la collection « Désordres » du Serpent à Plumes (une maison littéraire de qualité mais dont l’avenir demeure aujourd’hui incertain, après son rachat par les éditions du Rocher) – une collection où l’on trouve des textes qui s’inscrivent dans la mouvance avant-gardiste de « la littérature du désastre », ces textes traitant «surtout de la part maudite de l’humanité» selon la directrice de collection, Laurence Viallet (traductrice du présent ouvrage). Cette dernière effectue des choix pointus et explique que "la collection s’attache à regrouper sous une même bannière des textes novateurs, ambitieux, qui n’ont rien de consensuel du point de vue thématique ou formel. Il s’agit aussi d’ausculter les aspects les plus sombres, les plus troublants, émouvants (avec Wojnarowicz notamment), fascinants (Sotos), inquiétants (Gira, Cooper, Sotos...) de notre humanité - et bien sûr de la littérature.(...)" et ajoute qu'elle tente, à travers ses choix éditoriaux, "de permettre l’accès au lectorat français à des textes qui me paraissent susceptibles de marquer le paysage littéraire, culturel, intellectuel de façon pérenne."

David Wojnarowicz est-il en passe de devenir un classique ou doit-il de rester dans la marge ? En tout cas, ce recueil est essentiel, et chaque lecteur, selon ses préoccupations, trouvera là de quoi alimenter sa propre révolte, pourra y puiser maints éléments qui participent d'une oeuvre littéraire : des aventures et un périple fascinant (géographique, sexuel, sentimental et esthétique), des émotions retranscrites avec frénésie, une écriture saccadée et immédiate, presque scandée, soumise à la vivacité d'un esprit libre et sans complaisance aucune (que ce soit vis à vis de lui-même ou des autres), une pensée et des réflexions qui vont au-delà des clichés que les media ou la littérature nous assènent parfois : un texte authentique et nécessairement dérangeant, destiné à être lu et relu.

http://www.editions-desordres.com

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