Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Quand l'Histoire se fait roman avorté

claudeperez3.jpgConservateur des Dangalys
Claude Pérez
Verdier, 2004

(par B. Longre)

 

Véritable récit-valise, Conservateur des Dangalys rassemble, sous la houlette d’Etienne, narrateur de son état, des histoires emboîtées dont le déroulement, les allers-retours et les petits « excursus » jouent sur la patience du lecteur, paradoxalement séduit. « Ça vous déplaît ? Je ne vous retiens pas. » lâche Etienne. Est-ce vraiment un roman qu’il écrit (le sous-titre se veut neutre, annonçant « récit ») ? A cette question, posée en toute innocence par Héloïse, l’une de ses conquêtes, il réplique : « Ah ! mais pas du tout ! rien que du véridique ! des faits avérés ! une enquête ! » Double, voire triple enquête, qui nous mène des Dangalys à Londres, en passant par Courçon, Cachette ou Episcopi… Mais pour comprendre ce qui se cache sous ces noms de lieux, le lecteur doit d’abord accepter d’entrer dans les souvenirs – rafistolés ou non – dans le quotidien – raconté avec drôlerie - et dans les recherches historiques – embellies, imaginées ou non - d’Etienne, conservateur d’un petit musée dédié à la mémoire de Charles-Aimé : qui est véritablement ce Charles-Aimé qui fascine Etienne ? Son statut de personnage historique est-il réel ou bien lui est-il uniquement octroyé par ce conservateur original ? Héritier-imposteur d’un petit domaine de province (il y a environ cent cinquante ans, nous dit-on), pris dans la tourmente d’événements politiques qu’il n’a jamais maîtrisés, il a peu vécu aux Dangalys, « berceau d’une dynastie » qu'Etienne à maintenant la mission de sauvegarder et de faire visiter ; mais sous la plume élégante et très imagée d’Etienne, la demeure et ses anciens occupants semblent plutôt refléter la décadence d’une noblesse à jamais disparue.

C’est ainsi que nous faisons la connaissance de Charles-Aimé, toujours à travers les maigres sources dont dispose le conservateur, un guide singulier qui avoue aussi son ignorance et se défend bien d’afficher une quelconque omniscience (historique ou narrative...) Et pourtant, il n’a de cesse que de faire avancer son récit, brodé à partir de quelques faits avérés dont les motivations restent souvent floues – tout en prenant conscience du peu d’impact que cette visite dans le temps pourra avoir sur la plupart d’entre nous… nous autres, lecteurs, semblables à la majorité des touristes qui s’égarent aux Dangalys et jettent quelques regards désintéressés autour d’eux « avec l’embarras d’une poule qui aurait déterré un couteau » !

 « On ne sait pas. Ces temps sont passés, ça échappe, on ne peut plus savoir » confesse Etienne, parfois irrité par l’absence de sources et par le principe d'incertitude qui émane de cette enquête peu conventionnelle… Ainsi, pour la mener, en parallèle à ses recherches plus sérieuses, il a fréquemment recours à son propre imaginaire, qu’il déploie avec un talent de conteur : «Lorsqu’on met bout à bout les documents, les témoignages… toutes ces bribes à partir de quoi l’imagination travaille à produire une personne pas trop improbable. » Expliquant ainsi un goût certain pour une certaine forme de « mensonge » : « ça peut être un art, une sorte d’art le mensonge. La vérité si souvent plate, morne comme un trottoir de rue, ressassée, grise, sans énigme, bouchée trop longtemps mastiquée… Le mensonge, alors… La puissance du faux. »

Mais l’histoire de Charles-Aimé en dévoile d’autres, moins anciennes et qui touchent de près le narrateur taquin — au demeurant très attachant, en dépit de (ou peut-être à cause de) son penchant pour la digression, les longues parenthèses et les anecdotes à rallonge… Sa manie de la « conservation » (une déformation professionnelle ?) s’étend aussi à sa vie personnelle — on apprend par hasard qu’il consigne soigneusement des fragments de son passé dans des dossiers : quoi de plus naturel alors que de nous livrer quelques souvenirs, que l’on croit d’abord cueillis au hasard du flux de ses pensées ; des choix en réalité sous-tendus par un fil conducteur qui va s’éclaircissant et qui peut se résumer par « un nom, le seul au fond qui m’importe, et sans lequel je ne serais pas là à misérablement noircir ces misérables paperasses. » : Xénia, sa cousine par alliance, demi-sœur de Reza, le fils de sa tante qui avait épousé… un prince oriental déchu… Ce retour au merveilleux et à l’histoire, au même titre que le voyage du conservateur à Cachette, où avait été exilé, en son temps, Charles-Aimé, permettent d‘établir quelques liens ténus entre ce récit et le précédent. Mais les analogies ou les articulations entre ces histoires décousues ne sont jamais clairement formulées et le lecteur se plaira à nouer et dénouer ces liens, à se pencher sur les cohérences internes des récits, à spéculer sur les différentes pièces du puzzle, comme invité à prendre part à ce grand déballage (pourtant très pudique) et à participer activement à la mise en forme de la narration.

Roman avorté («départs de romans qu’on n'écrira pas ») ? Brouillons peut-être, pourtant admirablement rédigés, dans une langue qui ne recule devant aucun dérèglement phrastique ou aucune complexité syntaxique (pareille à l'agencement des récits et des brouillages génériques) qui se déploie dans un style ample et délectable, celui d’une longue promenade sinueuse, dont on apprécie chaque raccourci et chaque pause. Mémoires ? Peut-être celles d’un temps qu’il n’a pas connu mais qu’il tente de recréer (celui de Charles-Aimé) et celles d’un temps qu’il ne peut oublier (celui de Xénia) – et que seule la puissance évocatrice de l’écriture est capable de faire revivre. Des mémoires qui se doublent d’une réflexion sur les frustrations du présent, plus prosaïques, mais qui aident ainsi le lecteur à se faire une idée d’une «personne pas trop improbable»…

http://www.editions-verdier.fr

Les commentaires sont fermés.