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Rencontre du troisième type entre Québec et France

cinequebec3.jpgMission 2003 accomplie pour la SODEC, organe de promotion du cinéma québécois. Une dizaine de longs-métrages maison, projetés à Paris comme une sonde spatiale, ont attiré un public nombreux, déjà en train de scruter le ciel pour le prochain envoi annuel de bobines. Deux de ces films ont même emballé les distributeurs ! Le Neg’, un polar rural sur fond de racisme, tentera une carrière française au début 2004. Puis, le 17 mars prochain, est prévue une sortie nationale de La Grande Séduction, une comédie réaliste sociale gentillette, portée par Benoît Brière, Bruno Blanchet et Lucie Laurier… des acteurs à découvrir !

 

(par François Cavaillès)

Les hallucinations se sont répétées du 3 au 9 décembre, place Clichy. Né en 1997, « Cinéma du Québec » a pris cette année l’air d’une soucoupe volante amicale, à l’accent irrésistible, même sous-titré. Agréable bouffée d’énergie dépaysante, remède réconfortant contre le cynisme et les prises de tête, le film québécois est souvent mâtiné de bons sentiments. En la matière, la palme revient à Séraphin, un homme et son péché, superbe adaptation d’un classique de la littérature nationale.

 

Conte d’amour et de dur labeur dans un village du XIXe siècle, fidèle tableau des mythes d’une province fondamentalement attachée à la terre et à la famille, Séraphin brûle à petit feu, dans la tradition des romans à tricoter tout au long de l’hiver.C’est une bûche, un bloc taillé par des personnages-types. Pierre Lebeau s’impose de toute évidence comme Séraphin, le maire avare, infect, écrasant le village entier sous sa botte. Mais la pierre angulaire de ce succès record du cinéma québécois est posée par Karine Vanasse, une jeune actrice sublimée par le rôle de la belle au cœur d’or. Dans ses sourires de bonheur fou, sa vitalité enfantine et sa douceur angélique, il coule du sirop d’érable, comme par magie.

 

La chronique en vogue

Pour faire circuler cette sève sentimentale dans le récit, la chronique semble en vogue dans le cinéma québécois. Ainsi Séraphin penche vers le feuilleton. Inclination toute naturelle puisque, après le roman et avant le film, cette même histoire est passée à la consécration sous la forme d’une série très populaire diffusée pendant des décennies (en France, Belphégor a suivi un parcours similaire ).
Moins historique, dans un semblant de Woody Allen à Montréal, le héros de l’intrigant Comment ma mère accoucha de moi durant sa ménopause raconte sa psychanalyse tambour battant, de femme en femme, de la théorie fumeuse à la pratique renversante. Le metteur en scène Sébastien Rose montre un talent d’auteur captivant, tel un jeune Denys Arcand en phase avec les trentenaires de la capitale provinciale.


Chronique de la vie d’un quartier montréalais (Hochelaga) dans 20 h 17, rue Darling (trop pendu aux basques d’un alcoolique, Luc Picard, pour pouvoir tenir son public en haleine !), chronique plus riche du quotidien fauché d’une station-service dans le solide Gaz Bar Blues, journal d’une secrétaire en plein éveil des sens dans Le Manuscrit érotique… Les metteurs en scène québécois s’emparent de l’écrit (texte ou script) pour mieux l’activer. Dans le droit fil de la tradition nord-américaine, ils privilégient par-dessus tout l’histoire vécue, sinon lue à haute voix et confrontée dans l’action au présent, à la réalité.

 

« Les histoires sont sacrées », observe donc Luc Picard, journaliste local déboussolé dans 20 h 17, rue Darling. Paradoxalement, ce film manque de scénario et reprend le poncif de la part du hasard dans le destin individuel (comment vivre avec la dette du miraculé… ainsi Fearless de l’Australien Peter Weir).
Même léger manque d’inspiration apparent dans La Grande Séduction, qui semble décalquer le principe de base du courant réaliste social britannique des années 90 (les chômeurs débrouillards de Brassed off / Les Virtuoses et de The Full Monty). Toutefois, même en cas d’intrigue peu originale ou faiblarde, le cinéma québécois paraît laisser un espace vital pour le jeu, voire l’improvisation. Une plaisante leçon de divertissement à méditer en France et à Hollywood…

Les rapports culturels entre France et Québec méritent encore plus qu’un beau panorama. Entre deux peuples cousins, « Cinéma du Québec » ne jette aucun pont. Cette honorable manifestation rapproche plutôt les professionnels, tout en ravissant, en particulier, le cinéphile, le candidat à l’expatriation à Montréal et le Québécois parisien nostalgique de sa Belle-Province. Un aller-retour éclair qui laisse l’impression — à l’exception de Séraphin, un homme et son péché— de filer bien au-dessus de la vie des masses formant pourtant le gros des entrées en salles au Canada et en France. Du Saint-Laurent à la Seine, un océan culturel paraît encore inexploré, moins par mépris que par indifférence, par l’industrie lourde qu’est aujourd’hui le cinéma.

 

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris

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