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28/10/2002

Femmes libres

chizijian3.jpgLe bracelet de jade
Chi Zijian

nouvelles traduites du chinois par Dong Chun
Bleu de Chine, 2002

(par B. Longre)

Dans un style délicat et souvent poétique, Le bracelet de jade conte le déclin de la famille Fu à travers le regard mélancolique de la Quatrième épouse. Le maître est décédé brutalement (on apprendra plus tard comment) et la Première épouse l'a suivi de près dans la mort. La Troisième épouse quitte alors la maison et se remarie ; demeure ainsi la Deuxième épouse, en tête-à-tête avec la Quatrième : les deux femmes vivent dans un isolement grandissant avec pour seule compagnie le fils attardé de la Deuxième, Porte-Bonheur, et une vieille servante un peu commère, la mère Li. La Quatrième, depuis ses appartements, observe avec dédain et tristesse le manège amoral de la Deuxième, qui a loué les services d'un saisonnier pour soi-disant nettoyer la maison, mais qu'elle rejoint chaque fois qu'elle le peut dans le moulin.


Peu à peu, tout en subissant le morne présent qui s'écoule avec lenteur, la Quatrième se remémore le passé, symbolisé par le bracelet de jade jadis offert par le maître mais qu'elle a perdu (ou qu'on lui a volé) : elle se rappelle son enfance campagnarde, alors qu'orpheline, elle subissait la cruauté de sa tante ; puis son voyage en ville, où la même tante avait tenté de la vendre à un patron de maison close. Elle se souvient aussi de sa fuite et des années de bonheur passées avec son époux (elle était la favorite), lui qui avait pu la soustraire à une vie d'esclave. La pudeur avec laquelle elle plonge dans ses pensées et la simplicité du style évoquent à merveille la fragilité de ses émotions et tandis que la maisonnée tombe en déliquescence, ses souvenirs soutiennent la vie intérieure de cette femme intelligente et résolue mais qui peine à se soustraire au pessimisme ambiant.

Dans cette longue nouvelle, l'auteur dénonce en filigrane ce que subissent les femmes dans une société patriarcale : traitées comme des marchandises, échangées, malmenées, peu d'espoir s'offre à elles, qu'elles soient femmes du peuple (comme Zhu Xiu, abandonnée par son mari qui s'est fait brigand) ou bourgeoises, condamnées à vivre en ermites ou presque, dans des cages dorées. Une situation que résument amèrement les paroles de la vieille servante, qui elle a été vendue par son mari pour rembourser une dette de jeu, et qui n'a jamais retrouvé sa petite-fille, vendue elle aussi : "La vie sur Terre n'est que souffrance. Quand on a trop souffert, on n'a plus d'espoir."
La famille Fu se dissout sans descendance et dans le même temps, en toile de fond, la société tout entière semble perdre ses repères, car des événements inquiétants se déroulent en ville : pillages, viols, cambriolages, augmentation des prix... Un monde ancestral qui disparaît peu à peu, accablé par des valeurs qui n'ont plus de sens et des pauvres de plus en plus nombreux, qui ne veulent plus souffrir.

La seconde nouvelle qui complète ce recueil réconcilie pourtant le lecteur avec la vie, car même si Le bracelet de jade se termine sur une touche d'espoir, grâce au courage de la Quatrième épouse, l'optimisme l'emporte de façon plus évidente dans Pour six plats d'argent : un optimisme plein de bon sens incarné par Ji'ai, une jeune paysanne vigoureuse et joyeuse qui, bien qu'abandonnée par un fiancé ébloui par la ville, ne se laisse pas aller au désespoir. Au contraire, elle quitte famille, ferme et cochons pour un temps afin de trouver elle aussi un travail en ville et comprendre comment la ville a pu lui voler son amoureux. Un parcours sans reproche où se dévoile son habileté à vivre, tout simplement ; sa naïveté campagnarde n'est qu'apparente et imprégnée de sagesse : "Elle sait déjà qu'elle ne reviendra plus jamais en ville. Elle la connaît, maintenant : partout des voitures, des passants plein les rues, des logements exigus, une atmosphère malsaine." Tout comme la Quatrième épouse du Bracelet de Jade, Ji'ai se montre capable d'abandonner une vie "luxueuse", soit (si elle la compare à sa vie de fermière) mais qui est comme un espace clos et oppressant. Ces deux nouvelles, bien que dissemblables au premier abord, se répondent l'une l'autre et forment un tout cohérent, une belle ode à deux femmes qui se libèrent de leurs chaînes.

http://www.bleudechine.fr/

Née en 1964 dans la province du Heilongjiang, Chi Zijian publie ses premières nouvelles dès 1985. Jeune écrivain prolifique, elle appartient au courant « néoréaliste » qui décrit la banalité de la vie quotidienne d'humains ordinaires. De Chi Zijian, Bleu de Chine a déjà publié La danseuse de Yangge (1997).

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