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Hasards mesurés de l'alphabet

spielberger3.gifLa vie triée
Christophe Spielberger
éd.N. Philippe - coll. La Marelle, 2002

(par Jean-Pierre Longre)

Depuis " À bas les défilés " jusqu'à " Zut un voyageur va passer sur les rails ", Christophe Spielberger décline sa vie intérieure et extérieure en touches brèves et aphoristiques qui ne doivent rien à l'ordre chronologique, rien au rythme aléatoire de la mémoire, tout aux hasards mesurés de l'alphabet.

L'alphabet a du succès en ce moment, pas seulement dans les écoles : Anne F. Garréta, dans Pas un jour (Grasset), couche les femmes désirées " dans l'ordre impersonnel de l'alphabet ". Christophe Spielberger, lui, s'approprie l'alphabet, le fait sien et personnel, arrange le flot des souvenirs et des réflexions et, dans une sorte de mouvement perpétuel, provoque par ce procédé même l'apparition d'autres réflexions et souvenirs. N'oublions pas que, avant Garréta et Spielberger, d'autres - et non des moindres - avaient utilisé, suivant des principes divers, les riches potentialités de l'alphabet; Georges Perec en tête, avec son Drame alphabétique ou son Petit abécédaire illustré, Georges Perec dont le souvenir de Je me souviens, comme celui des puzzles de La vie mode d'emploi, n'est sans doute pas étranger à La vie triée.

La vie triée : à part le jeu de mots, que voir derrière ce titre donné par un écrivain qui dit de lui-même : " En général, je ne suis pas taxé d'évidence " ? Justement, peut-être, le souci d'une transparence qui ne va pas de soi, la volonté de conjuguer les détails subjectifs de la vie privée, professionnelle, sentimentale avec les contraintes de l'écriture objective, d'assurer la présence de l'humanité entière dans l'évocation énumérative de quelques personnages : " ma femme ", " la conne ", " le con ", très épisodiquement " mon père ", " ma sœur ", et abondamment " moi " ou " je " (pas moins de 17 pages pour ce dernier à la lettre " j "), ce qui semble normal dans un écrit autobiographique.

Tout cela produit un ensemble original, qui se lit par morceaux, à sauts et à gambades plutôt qu'en continu, et qui propose quelques brillants éclats de verre, de vrais petits bonheurs souvent colorés de cynisme. Au hasard de l'alphabet et de la lecture, avec un seul échantillon par rubrique (priorité au texte) : des jeux dans l'esprit du titre (" A la fin de l'année n'oubliez pas de payer votre déchéance "), des subtilités (" Les sexes sont des palindromes "), des confidences (" Je m'ennuie seulement avec les autres "), des maximes (" Il n'y a de preuves que romanesques "), des aveux littéraires adressés au " cher atome de mon lectorat " ("L'écriture est la seule sphère dans laquelle je me sens responsable. L'éditeur de ce récit n'a pu en changer la moindre virgule "), des observations malicieuses (" Mon texte aurait besoin d'un traitement "), des regrets pédagogiques (" Si les lettres vraiment modernes étaient enseignées ") etc. Un et cetera qui en dit long, et qui laisse le champ libre, tout compte fait, à l'exploration de soi.

http://spielberger.free.fr/

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