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La reine et le peintre

aliettearmel3.jpgLe voyage de Bilqîs

Aliette Armel
Autrement, collection Littératures, 2002

 

(par B. Longre)

 

La reine de Saba et sa rencontre avec le roi Salomon n'ont eu de cesse, au fil des âges, que d'inspirer nombre d'écrivains et poètes (Nerval, Flaubert...) et, dans le même temps, cette histoire mythique (dont les sources historiques demeurent plutôt vagues), n'a cessé d'être récupérée et remaniée par les juifs, les chrétiens, les musulmans, ou encore les Ethiopiens, quand elle servait leurs intérêts spirituels ou politiques... Dès lors, quoi d'étonnant qu'une auteure française se l'approprie et la réinvente, tout en l'incrustant délicatement dans un autre récit, celui d'une lutte entre le peintre de la Renaissance italienne Piero Della Francesca (1415?-1478) et sa passion dévorante pour son art ? Ainsi, tout au long du récit, l'histoire de Bilqîs, reine de Saba, fonctionne à la fois comme le ressort narratif du roman, et comme le déclencheur de l'inspiration du peintre.

Car ce dernier a une muse, sa femme Silvia, qui veut à tout prix retenir chez lui cet homme dont l'esprit est comme écartelé entre des désirs ambivalents : peindre en obéissant à son seul élan et à ses propres règles, ou se plier aux étiquettes princières et aux mécènes qui, s'il veut se faire une place dans le monde clos des arts et des cours, sont indispensables. Silvia, désireuse de le garder près d'elle, loin des intrigues de la cour papale, reconstruit habilement pour lui la légende de Bilqîs, une façon de l'intéresser de nouveau à une commande locale : les fresques de la Légende de la Croix, dans l'église de San Francesco d'Arezzo. En Shéhérazade, Silvia parvient à créer une évocation d'un attrait poétique tel, la parant de multiples détails descriptifs, que Piero della Francesca ne peut que rester à Borgo San Sepolcro, la ville familiale.


Ainsi, sont évoqués la solitude et les doutes de la jeune reine, son enfance passée à recevoir les enseignements politiques de son père, sa montée en puissance, et la naissance d'une curiosité spirituelle et intellectuelle qui la pousse à traverser le désert afin de rencontrer cet homme dont on vante tant la sagesse (et les richesses) : Salomon, dont le dieu, paraît-il, "a fait découvrir à tout un peuple le sens du mot miséricorde ", alors qu'il épargnait la vie d'Isaac, que son père Abraham était sur le point de sacrifier sur son ordre.

 

Et tandis que Silvia brode et embellit ce récit mythique, les couleurs des costumes, le tombé d'un drapé, la courbe d'un buste, les teintes du désert, tels qu'il les perçoit, défilent sous les yeux de Piero Della Francesca, éprouvent son fusain, son imagination et son esprit résolument géométrique. Au-delà du récit poétisé, Aliette Armel se plaît à décrire, dans un style limpide et précis, les mises en peinture de l'artiste mais plus particulièrement à révéler son travail intérieur, l'élan de ses pensées et le cours de ses raisonnements, qui tendent tous à l'accomplissement pictural : trouver le meilleur angle de vision et le cadre parfait, capter l'ombre et la lumière, rendre sur la toile la profondeur d'une scène... Lorsque la réalité reprend brutalement le dessus, l'artiste se retrouve désemparé, lui qui tente de transformer le réel et de créer l'harmonie pure et la beauté à la gloire de Dieu. En parallèle, Bilqîs semble éprouver une prise de conscience similaire, un retour au monde réel, après que le roi Salomon s'est lassé de ses attraits physiques et intellectuels...

 

Ces récits entrecroisés et complémentaires se rejoignent enfin pour former l'histoire d'une rencontre qui transcende temporalité et espace, une rencontre suspendue dans le temps qui ne peut la détruire, puisque tous deux, la reine et le peintre, demeurent gravés dans l'histoire des hommes par le biais des oeuvres de Piero Della Francesca, dont "la douceur qui [en] émane (...) outrepasse et la terre et le temps, et le jour et la nuit " selon Sylvie Germain, citée en prologue.
La mise en abîme narrative (une femme raconte une femme qui raconte une femme...) ne fait qu'ajouter à l'excellence de ce premier roman, merveilleuse et émouvante invitation vers des territoires imaginaires et atemporels, à l'image du désert où, lors de son périple, la jeune reine de Saba effectue un pèlerinage imprévu mais salvateur.


http://www.autrement.com

http://www.pierodellafrancesca.it

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