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  • Sage parmi les fous

    spielberger1.gifOn part
    Christophe Spielberger
    Éditions 00h00, 2001

    (par B. Longre) 

    Loin du nombrilisme lassant de certains romans français pseudo-autobiographiques, le récit de Christophe Spielberger s'inscrit dans une démarche innovante qui bouscule les tabous, le langage et le genre romanesque. L'histoire de Mathieu, réparateur de photocopieuses et collectionneur de jeux de Monopoly, de Bénédicte, conductrice de métro et passionnée de cinéma britannique et (ne l'oublions pas), d'Armand, ami-amant-ennemi-psychiatre, repose en surface sur une intrigue plutôt limpide : Mathieu et Bénédicte s'aiment depuis la fac et malgré les coups du sort (la disparition d'un "chipou" et un "O de vair" qui refuse d'être fécondé), ils continuent à s'aimer. En cette veille de départ annuel en vacances, le candide bonheur de Mathieu est touchant mais Bénédicte a du mal à trouver la paix entre l'adoration d'un homme qu'elle aime et ce qu'elle dissimule. Le matin suivant, quand Mathieu découvre la froideur du corps de sa femme, le "on part" se mue en un "on reste" ou plutôt un "on part autrement"...

    La suite ne saurait être racontée car trop en dire briserait le charme de ce roman qui ne cesse d'osciller entre comédie légère et horreur extrême. Cette légèreté apparente doit beaucoup à la façon dont l'auteur revisite la langue française et se joue des règles : néologismes, anacoluthes, jeux de mots et métaphores se succèdent sans jamais alourdir le récit (rien à voir avec l'exercice de style) et permettent de glisser naturellement d'une pensée à l'autre ; la majorité des trouvailles sont heureuses et allègent un récit qui, sans elles, confinerait au tragique. Ainsi, on aborde chaque chapitre avec bonheur, et on se laisse peu à peu emporter dans les méandres psychologiques de Mathieu, sage parmi les fous.

    Ce roman est aussi l'occasion pour l'auteur de vilipender la psychiatrie (ou la façon dont certains la pratiquent), les media ou le conformisme moral et c'est par la satire ou la comédie qu'il y parvient : on s'amusera beaucoup du portrait d'Armand le "psycul " qui "cultive le lapsus comme un jardin public", de sa nouvelle conquête qui "aime lapsucer" ou encore de Mathieu le faux naïf qui pourtant, "relit Ulysse pour la huitième fois. Il trouve que c'est pas mal fou-tu"... Même la mort est affrontée dans toute son horreur, sans qu'aucune description ne puisse être taxée de voyeuriste (l'auteur, dans une de ses rares incursions, admet que "la censure existe...") ou n'atteigne l'insupportable, la poétique et les images décalées prenant le relais. Un roman douloureusement drôle qui se lit et se relit, comme on joue et rejoue au Monopoly.

    http://spielberger.free.fr

  • Conte cruel

    chantdesgenies.jpgLe Chant des génies
    Nacer Khémir

    illustrations de Emre Orhun
    Actes Sud Junior, 2001

    (par B. Longre)

    Un pauvre paysan sans terre, qui a "reçu de son père la pauvreté en héritage" rêve d'offrir à son fils unique une existence moins misérable que la sienne. Afin de s'enrichir, il franchit une frontière taboue, s'aventurant sur une terre broussailleuse qui appartient aux génies : il se l'approprie mais au lieu de le transformer en sauterelle ou en grenouille, les génies l'aident à défricher le champ, à le labourer et à le semer, le nombre de génies augmentant chaque jour davantage. Le paysan, assuré alors d'une excellente récolte, oublie de rester sur ses gardes en dépit des avertissements plein de bon sens de sa femme… c'est ainsi que la générosité trompeuse des génies se retourne brutalement contre lui et sa famille.

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  • Tableaux en noir et blanc

    Pascal Quignard

    Terrasse à Rome
    Gallimard, 2000
    Prix de l'Académie française 2000

    Parution en Folio, juin 2001

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Pascal Quignard, écrivain érudit, s'est fait connaître du public par des ouvrages sur l'antiquité latine et, plus notoirement encore, par des romans qui nous plongent dans des univers musicaux (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde), et que ponctue ironiquement et violemment le tome X des Petits traités, La haine de la musique. Avec Terrasse à Rome, la plume de Quignard explore un autre domaine esthétique, celui de la gravure. Meaume, né à Paris en 1617, ami de Claude Gellée dit le Lorrain, est un artiste passé maître dans la « manière noire » ; ses estampes à l'eau-forte (c'est-à-dire gravées sur une plaque et plongées dans un bain d'acide nitrique) sont sa raison d'exister. Son visage même est marqué à vie par le fatal produit, puisqu'il a été « mordu », vitriolé par un rival en amour. La femme qu'il aimait l'a alors délaissé, et le voilà parti sur les routes d'Europe, observant les paysages et les groupes humains, fixant sur ses plaques magiques l'alchimie des hommes et celle de l'amour comme une évidence, en postures naturelles ou impudiques, avec une nostalgie qu'un jour il abolira.

    Quignard le musicien grave lui-même dans le silence de l'écriture, entre les vides de la page, comme des mesures entre deux soupirs, des tableaux en noir et blanc : « Nous regardions la falaise si blanche et haute qui se perdait dans le ciel blanc. Nous étions juste au-dessous. La falaise lançait sur nous l'immense nuit de son ombre. Au-dessus, là où se découpait la crête, la lune, avant que le soleil fût couché, scintillait. Il y a dans le monde des endroits qui datent de l'origine. Ces espaces sont des instants où le Jadis s'est figé ». Mais cette fixité n'est pas l'immobilisme stérile. Meaume l'aquafortiste, toujours en mouvement, de Bruges à Rome, de Venise à Toulouse, de Bologne à Paris, de nouveau à Rome, est pris sur le vif, dans des instantanés en profondeur ; et les mots, sonores comme les R dont sonne le titre, comme l'eau qui baigne le coeur de son nom, comme les M qui enveloppent amoureusement ce cœur, comme la terre qui forge la « Terrasse à Rome », le placent dans le récit comme les modulations d'une mélodie changeante, solide et fluide à la fois, à l'image de ses yeux qui jusqu'au bout diront le mystère de l'artiste : « Les yeux y brillaient encore comme ceux des nourrissons et des grenouilles. Globes gris très grands mais on ne savait ce qui y transparaissait. Ils vivaient leur vie dans une eau obscure. C'était très intense mais il était impossible de dire si la douleur, ou si la faim, ou si l'angoisse, ou si la colère déchirante habitaient derrière ses yeux. La blessure sur son visage ajoutait à l'incertitude de ses expressions ». Terrasse à Rome est un beau livre, qu'il faut aborder avec un désir identique à celui qui nous prend avant de contempler une gravure de Callot ou d'écouter un morceau de clavecin.

    http://www.gallimard.fr/auteurs/Pascal_Quignard.htm

    http://www.lmda.net/mat/MAT02195.html

  • Le monde en négatif

    canxue1.gifLa rue de la boue jaune
    Can Xue

    traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet
    Introduction de Françoise Naour
    Bleu de Chine, 2001

     

    (par Blandine Longre)

     

    Can Xue, considérée comme "la plus moderniste des écrivains chinoises contemporaines" a écrit La rue de la boue jaune en 1983 : un ouvrage atypique et extrême, qu'on aurait du mal à qualifier de roman, quoiqu'il en possède certaines caractéristiques. Publié en Chine en 1987, cette allégorie sauvage et semi-fantastique d'une Chine en pleine mutation capitaliste est terrifiante : la rue de la boue jaune est une rue introuvable, souvent invisible, peuplée d'environ six cents êtres qui composent un grouillant microcosme grotesque et mesquin. La plupart des habitants de cette rue maudite sont accablés de fatigue, affectés de tous les vices ou de tous les maux possibles, qui s'accumulent au fur et à mesure que l'on avance dans les descriptions : maladies de peau, intestinales et surtout, folie dévastatrice.

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  • Enquête identitaire

    chung1.gifKimchi
    Ook Chung
    Le serpent à plumes, 2001

    (par B. Longre)

    On sait comment, à travers leurs écrits, de nombreux écrivains de l'entre-deux (entre deux civilisations, pays, langages...) exorcisent l'apparent fardeau de la double-identité, l'idée d'appartenir à deux cultures sans jamais pouvoir véritablement s'approprier pleinement l'une ou l'autre : Hanif Kureishi ou Kazuo Ishiguro en sont de parfaits exemples en littérature anglophone. Ook Chung est néanmoins un auteur encore différent, pur produit du déracinement multiple, généré par une situation originelle plus complexe : né au Japon de parents coréens qui s'exilent ensuite à Montréal, cet écrivain francophone mais polyglotte vit aujourd'hui au Japon, un pays (re)découvert sur le tard. Ses Nouvelles orientales et désorientées attestaient, ne serait-ce que par le titre même de l'ouvrage, de son désir d'être reconnu comme une anomalie littéraire, un déraciné notoire et dysfonctionnel.

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