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Le monde en négatif

canxue1.gifLa rue de la boue jaune
Can Xue

traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet
Introduction de Françoise Naour
Bleu de Chine, 2001

 

(par Blandine Longre)

 

Can Xue, considérée comme "la plus moderniste des écrivains chinoises contemporaines" a écrit La rue de la boue jaune en 1983 : un ouvrage atypique et extrême, qu'on aurait du mal à qualifier de roman, quoiqu'il en possède certaines caractéristiques. Publié en Chine en 1987, cette allégorie sauvage et semi-fantastique d'une Chine en pleine mutation capitaliste est terrifiante : la rue de la boue jaune est une rue introuvable, souvent invisible, peuplée d'environ six cents êtres qui composent un grouillant microcosme grotesque et mesquin. La plupart des habitants de cette rue maudite sont accablés de fatigue, affectés de tous les vices ou de tous les maux possibles, qui s'accumulent au fur et à mesure que l'on avance dans les descriptions : maladies de peau, intestinales et surtout, folie dévastatrice.

Leur rue est une véritable décharge en décomposition, les insectes, les rats et les chauve-souris y pullulent et chacun y vit un petit enfer, du vieux Hu San à la mère Qi, tous sont condamnés à vivre ainsi et à supporter les disparitions mystérieuses de certains habitants, les fausses rumeurs et les déclarations d'invisibles dirigeants qui gouvernent ce monde de marionnettes affaiblies. Leur vie est rythmée par des changements climatiques oppressants ("un petit soleil aux longs rayons éblouissants et brûlants", ou "la pluie torrentielle (...) qui ressemblait à de l'encre de Chine, bien noire, bien épaisse, et qui, en plus, avait cette puanteur des eaux croupies qui stagnent au fond des puits", ou encore un vent impitoyable et parfois meurtrier) et des apocalypses quotidiennes.

Ainsi, La rue de la Boue jaune est la peinture d'une véritable dystopie, négatif du reste du monde, où chacun est enfermé dans ses propres convictions, où tous sont capables de trahison : des dialogues de sourds succèdent aux descriptions d'organismes en putréfaction ou à des scènes de pure scatologie. Au-delà de la parabole strictement chinoise, ce roman propose une vision kafkaïenne de l'humanité et dénonce symboliquement le caractère insupportable et absurde de la condition humaine, l'impossibilité de communiquer ou de ressentir une once de compassion pour son prochain. L'écriture y est débridée, la structure anarchique en apparence, et les scènes représentant les habitants en proie à leurs maux ou à leur propre méchanceté sont un inconcevable fouillis qui incarne parfaitement les excès de toutes sortes et la confusion constante d'une foule paranoïaque qui s'agite pour un rien. Le style de l'auteur se fluidifie parfois et revêt des allures poétiques qui adoucissent l'ensemble, car de cet amas invraisemblable, naît un espoir, "un très vieux rêve. Une petite fleur bleue y éclot, sublime." Un infime phénomène qui semble signifier que tout n'est pas perdu, qu'il est encore permis de rêver.

http://www.bleudechine.fr/

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