Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/10/2001

Enquête identitaire

chung1.gifKimchi
Ook Chung
Le serpent à plumes, 2001

(par B. Longre)

On sait comment, à travers leurs écrits, de nombreux écrivains de l'entre-deux (entre deux civilisations, pays, langages...) exorcisent l'apparent fardeau de la double-identité, l'idée d'appartenir à deux cultures sans jamais pouvoir véritablement s'approprier pleinement l'une ou l'autre : Hanif Kureishi ou Kazuo Ishiguro en sont de parfaits exemples en littérature anglophone. Ook Chung est néanmoins un auteur encore différent, pur produit du déracinement multiple, généré par une situation originelle plus complexe : né au Japon de parents coréens qui s'exilent ensuite à Montréal, cet écrivain francophone mais polyglotte vit aujourd'hui au Japon, un pays (re)découvert sur le tard. Ses Nouvelles orientales et désorientées attestaient, ne serait-ce que par le titre même de l'ouvrage, de son désir d'être reconnu comme une anomalie littéraire, un déraciné notoire et dysfonctionnel.


Ce premier roman, Kimchi, est une tentative parfois désordonnée de revenir aux sources, et l'on ne peut s'empêcher d'associer Kim O., le narrateur, à son créateur, Ook Chung, puisque tous deux partagent les mêmes origines. Ce roman (sans nul doute en partie autobiographique) développe une multitude de thèmes et d'histoires enchevêtrés, une foison d'anecdotes liées à des souvenirs (passages qui tiennent de la chronique de l'enfance — de toute évidence idéalisée— et de l'adolescence, ainsi que de la très classique transition de l'innocence à l'expérience), de chapitres introspectifs (ponctués d'innombrables citations) qui permettent à Kim de s'interroger sur l'art et l'écriture et de deviser sur son intérêt pour le butoh, une danse improvisée qui cherche, "à travers la laideur (...) le dépassement des catégories telles que beauté / laideur" ; ou encore, sur sa passion de la littérature japonaise qu'il découvre, alors jeune étudiant, lors d'un séjour dans une université d'Osaka : fasciné par les écrivains suicidés (Akutagawa, Kawabata ou Mishima) et leur pulsion de mort, il se met à fréquenter le "groupe des ruines", des étudiants qui se réunissent pour se saouler et parler de leur suicide imminent...

Tout particulièrement, l'auteur s'interroge sur le sens de la notion de "racine" : a-t-elle un sens, une importance ? Ou bien est-ce que, comme l'écrivait Van Gogh, "la patrie, ce n'est pas seulement un coin de terre, c'est aussi un ensemble de cœurs humains qui recherchent et ressentent la même chose" ? Peu à peu, tandis que Kim reconstruit sa vie et ses souvenirs sur le papier, il lui semble que sa quête est bien vaine car sa patrie est universelle : "les Chinatown du monde entier ont été mon fil d'Ariane", "des bouées de sauvetage ou des sas psychologiques". De la même façon, un homme inconnu et pourtant si proche lui écrit "La recherche des racines comme panacée est une illusion. Chéris ton déracinement". Une recommandation qui le sauve d'un morcellement identitaire dangereux et qui lui permet de trouver une certaine forme de paix en s'attachant enfin à d'autres êtres, tout en gardant une affection particulière pour le "kimchi", "symbole national de la cuisine coréenne", un condiment pimenté qui joue pour lui le rôle de madeleine proustienne, et dont le narrateur ne peut physiquement se passer...

La poésie douce qui se dégage du roman (comment ne pas être touché par des passages tels que "Les ombres du passé se découpent dans la poussière d'or du présent" ?), l'évocation de la mélancolie ou de l'angoisse, de la maladresse et de la naïveté, des souvenirs estudiantins et des premières amours catastrophiques... Pour tout cela, cette chronique, roman d'éducation, quête identitaire, interrogation profonde sur l'essence et l'origine, sur le rôle des parents qui vous façonnent ou non, véritable proclamation de déracinement, est bouleversante.

Les commentaires sont fermés.