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28/07/1999

Odyssée jubilatoire

Les petites chaises de Myrtiosa

Alain Gerber
éditions du Rocher, 1999           

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

L'oeuvre d'Alain Gerber se tisse et s'étoffe avec la régularité et la diversité auxquelles se reconnaissent les vrais écrivains. Régularité du temps et du ton, diversité des lieux et des styles. D'ouest en est, d'îles en continents, les personnages de tous âges et de toutes conditions forment une ronde colorée et harmonieuse, et si tous les protagonistes sont attachants, chaque récit ne laisse pas de réserver les surprises que tout lecteur attend d'un roman réussi.

Contrairement à celle de précédents récits où l'Orient européen gardait des contours flous, l'action des Petites chaises de Myrtiosa se situe dans un lieu défini et infini : la Grèce. Et d'emblée nous plongeons dans les flots agités de L'Odyssée. Mais une Odyssée populaire et contemporaine, dont les hauts faits sont narrés par des messagers de tragédie burlesque, compagnons d'un Ulysse haut en couleurs. Apostolos Kosmas s'éloigne un beau (?) jour de son île, de sa Pénélope/Dionyssia et de son Télémaque/Théopompe, en vue d'acquérir à Myrtiosa des chaises qui feraient la gloire et la prospérité de son auberge. Ces petites chaises, peu a peu, se révèlent être une utopie, le Graal miroitant et mystérieux de Myrtiosa. L'absence durera, durera, tandis que Dionyssa doit faire marcher l'auberge et que Théopompe doit défendre sa mère, à coups de mots vengeurs et de balai, contre des prétendants et des ennemis de tout acabit (représentants en meubles, touristes de diverses nationalités, jaloux du village, gangsters italiens). Apostolos et ses compagnons vont errer de terres hostiles en îles inhospitalieres, sur les flots déchaînés, se retrouvant successivement (au hasard et dans le désordre) dans l'oeil d'un cyclope saisi par le modernisme et la corruption, sous le charme de sirènes d'usines, sur le pont de la " Calypso " du commandant Cousteau, ou métamorphosés en cochons par la magie d'une certaine " La Paonne ", blonde et " gélatineuse ", présentant des ressemblances étranges avec un politicien haineux bien de chez nous.

Cette odyssée, dans laquelle se glissent, a côté d'Homère et de ses épithêtes, James Joyce, Valéry Larbaud, J.D. Salinger ou Le cantique des cantiques, donne aussi au narrateur (à la narratrice, en la personne de Dionyssia) prétexte à satire (des touristes au comportement de colons, des profiteurs locaux dont les premières proies sont justement les touristes en question, de la presse " people ", bref des tares de nos sociétés), mais aussi à des considérations sur le genre humain fidèles à celles qui se glissent dans d'autres romans d'Alain Gerber : " Des illusions sur l'humanité, notre père m'avait appris a faire bon marché. Mon frère Nikolaos, lui, prétendait qu'on doit donner aux êtres la confiance qu'ils ne méritent pas, en sorte qu'ils puissent vous la rendre. Entre ces deux philosophies, je balançais depuis l'enfance. L'éthique que j'avais fini par me forger était la suivante : ne rien espérer de mes contemporains sans en attendre le pire pour autant. Je n'ai pas lieu de me vanter : dans un cas comme dans l'autre, je me fourrais le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. D'une part, j'avais rencontré sur mon chemin plusieurs êtres, à commencer par Kosmas, dont la générosité dépassait toutes mes espérances car ils étaient - comme les Anglais aimaient a le dire parfois de la Grèce - " plus grands que la vie ". D'autre part, quelques autres personnes devaient s'appliquer à me faire voir que le pire, tel que je l'imaginais, ne représentait encore qu'un moindre degré de la bassesse dont certaines créatures étaient susceptibles ".

Hymne jubilatoire a la Grèce éternelle, antiquité et modernité mêlées, Les petites chaises de Myrtiosa sont un " Homère travesti " qui, redonnant par le rire une robuste santé aux mythes anciens, se livre corps et âme comme un chant de tendresse à l'homme véritablement humain.

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